Le soldat Fritz Kurth fut incorporé dans la Wehrmacht en 1939 et se mit à apprendre l'Europe. Il connut la Pologne, la Norvège, la France, l'Italie, la Grèce, l'Ukraine, sans oublier l'Europe centrale. Les voyages usent la jeunesse. Il ne tarda pas à être blasé par la multiplicité des paysages et revint à sa distraction première qui était le bricolage. Car l'ingénieux soldat Fritz Kurth n'avait pas son pareil dans tout le Hanovre pour parfaire l'utilité des instruments créés pour le soulagement de la vie courante, depuis la béquille jusqu'au fusil.

Sa croix de fer lui ayant donné quelque ambition, il résolut de travailler au perfectionnement d'une arme de façon à servir au mieux son pays — Heil Hitler ! — en même temps que sa réputation. Après mûre réflexion, il s'attaqua à la découverte d'un fusil capable de propulser à volonté des balles explosives et des fléchettes empoisonnées. Malheureusement, ses loisirs étaient rares ; le soldat Fritz Kurth s'appliqua à penser paisiblement, même dans les plus grands tumultes, et fut bientôt capable de vous fusiller le patriote le plus pathétique sans cesser d'étudier le comportement de son fusil.

C'est en France qu'il put travailler d'une façon effective à son invention. Il eut la bonne fortune de séduire, dans une petite ville de garnison, la femme d'un prisonnier, laquelle mit à son service l'atelier de serrurerie de son mari.

Le soir, après avoir rendu à son hôtesse les politesses qu'elle attendait de sa belle prestance, il s'asseyait devant l'établi et ses gros doigts habitués aux rudes gâchettes s'assouplissaient étrangement au contact d'instuments minutieux.

— Que fais-tu, mon coco joli ? demandait la donzelle à travers son petit Deutsch-Franzosische judicieusement édité par un libraire du pays.

— J'invente une arme nouvelle, répondait le soldat Fritz Kurth par l'intermédiaire de l' Allemand-Français sorti des presses du même éditeur avec une préface du maréchal X…, sept étoiles.

Cette dame était très fière d'héberger un génie, et une partie de son respect allait aux outils de son époux, lesquels, jusqu'alors, n'avaient travaillé qu'à des serrures françaises.

De plus, le soldat Fritz Kurth était très gentil. Il sortait à tout propos une boîte de conserve de sa giberne et ne dénonça qu'au moment de son départ les voisins du dessus qui écoutaient la radio anglaise.

Lorsque, le 6 juin, la Libération « éclata », le soldat Fritz Kurth touchait au but. Il emportait dans ses fontes l'ébauche de son appareil — une sorte de réveille-matin sans cadran.

— Quelle poisse ! dit-il en allemand. Si j'avais disposé d'encore quinze jours, mon invention était au point.