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Il était surpris par les avanies qui, depuis deux jours, troublaient sa vie jusque-là si limpide.

Il récapitula ses sujets de mécontentement : il y avait avant tout cette menace causée par le cadavre de la morgue, puis cette transformation qui s'opérait sur son visage chaque fois qu'il ornait son revers de la Légion d'honneur du colonel. Il y avait aussi la ressemblance de son tableau avec l'ancien militaire ; elle le tourmentait plus qu'il ne se l'avouait. Enfin, le lapin blessé ajoutait son sang innocent d'herbivore à ce faisceau de graves contrariétés.

Jango sentait que l'exécution du colonel inaugurait une ère maléfique. Qui sait même si elle ne la provoquait pas ?

Tout en soupesant ces déprimantes réflexions, il était parvenu à l'écluse. Une péniche de ciment et un yacht anglais changeaient de niveau. Ce spectacle intéressa Jango. Il aimait les bateaux et rêvait de descendre jusqu'à Rouen avec l'un d'eux.

Les mariniers et les yachtmen attendaient patiemment d'être hissés au cours supérieur de la Seine. Les premiers menaient leur existence paisiblement, sans se préoccuper du mouvant décor ni des spectateurs ; les seconds regardaient tout par acquit de conscience, mais s'ennuyaient ferme.

— Hou, hou !

Une écharpe rouge s'agitait dans le bosquet de trembles. Jango aperçut la boulangère.

— Comme ça se trouve ! dit-elle avec un sourire idiot.

Il s'approcha d'elle et essaya de lui cacher sa mélancolie et son manque d'enthousiasme.