Maurice exagérait les marques extérieures de son prétendu antimilitarisme pour dissimuler à ses contemporains la profonde envie qu'il avait d'être vêtu en officier de spahis, en parachutiste, en enseigne de vaisseau, voire, à l'extrême rigueur, en garde mobile. Une sonnerie de clairon lui contractait les mâchoires, une musique militaire le galvanisait et La Marseillaise le faisait fondre en larmes. Ces signes voyants d'émotion étaient très difficiles à dissimuler, c'est pourquoi, ce matin-là, Maurice n'avait pas trouvé d'autre secours que cet urinoir.

Pendant que le régiment défilait, le jeune homme marcha au pas en tournant en rond dans les vespasiennes. Tout le temps que dura la musique, il imagina : qu'il enlevait un fortin à la tête d'une poignée d'hommes, qu'il était volontaire pour actionner une torpille humaine, qu'à l'aide d'un avion à réaction il détruisait un corps d'armée ennemi, que les Allemands le fusillaient sur la place de l'Opéra et défilaient devant sa dépouille en lui présentant les armes en présence des Parisiens fous de douleur… La musique cessa inopportunément au moment où le président de la République s'apprêtait à épingler sur sa poitrine toutes les décorations existant en France, plus certaines étrangères envoyées par des chefs d'État à son intention.

* * *

Après le passage des chasseurs alpins, il sembla à Maurice que Paris était devenu désert. Ses pensées pessimistes l'assaillirent plus durement. Il monta dans un autobus qui le déposa à La Cité. Onze heures sonnaient. Le régiment l'avait retardé. Le juge d'instruction l'avait convoqué pour dix heures et demie ; le jeune homme pensa que ce retard mécontenterait peut-être le magistrat, mais l'inciterait à croire à son innocence, un coupable devant nécessairement respecter l'heure de ses convocations. Il passa devant le Palais de justice et se hâta jusqu'au bureau du juge.

Celui-ci le reçut fort bien. Maurice se sentit en confiance et l'appareil judiciaire lui sembla moins rébarbatif qu'il ne se l'était imaginé. Le juge Pompard était un homme sans âge précis, plus large que haut, et il tenait en équilibre sur ses épaules une tête de tirelire.

— Asseyez-vous, proposa-t-il. Voyons, il s'agit de l'affaire Borrel. Vous êtes le neveu de la victime ?

— Non, fit calmement le jeune homme.

— Comment ! s'exclama le juge. Mais alors, il y a erreur… Vous n'êtes pas Maurice Borrel ?

— Si, mais je ne suis pas le neveu de la victime dont vous parlez. Je l'ai déjà dit aux deux inspecteurs : le cadavre de la morgue n'est pas celui de mon oncle. Un instant je l'ai cru, mais j'ai vite compris mon erreur.

— Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela ?