— Maintenant, poursuivit le médecin, je dis : l’amour ? C’est cela bien sûr ; et je reprends votre exclamation de tout à l’heure : comme tout cela est triste ! Mais quelle paix dans cette tristesse, Claire, et quel émerveillement nous procure cette cascade de sentiments pétillants ! Le jour où je vous ai vue, j’ai pensé : quelle petite garce ! Le même soir, tandis que nous luttions ensemble pour arracher votre père à la mort, je vous observais, j’essayais de vous juger et, Dieu ! l’étrange, la désagréable sensation, votre personne ne me procurait plus aucune impression sinon une impression de joie et d’angoisse. Moi qui n’ai jamais soigné que des cas, j’aspirais à vous soigner. J’aurais voulu écarter de votre tête un danger plus direct que celui menaçant votre quiétude en la personne de votre père.

Claire écoutait, les yeux baissés. Ses pommettes s’empourpraient. Elle était rouge d’orgueil. Une femme courtisée minaude, une femme ainsi assaillie par un aveu soudain ne peut que se taire, elle perd sa voix car ses pensées lui échappent. Pourtant malgré le tourbillon de son esprit, Claire pensait à son triomphe, elle avait conquis ce médecin, cet homme sérieux au cœur engourdi, aux impulsions paralysées. Il lui racontait son amour en phrases précises, et sa petite histoire d’homme désabusé ravissait la fille Rogissard.

« Si je puis ainsi inspirer l’amour, pensait-elle, je suis assez forte pour garder Ange. Elle se pénétrait de cette certitude qui la fortifiait, l’enthousiasmait, la grandissait et elle était reconnaissante à Worms de la lui avoir donnée. »

— Si je n’avais jamais parlé, poursuivit Ferdinand après un silence méditatif, le temps aurait passé sur mon sentiment et sans doute, un jour, aurais-je douté d’avoir éprouvé réellement ce que j’éprouve aujourd’hui. Cette aventure intérieure m’aurait laissé comme une impression de refoulement amoindrissante tandis que maintenant je vais souffrir réellement. Ah ! la bonne, la rude, la saine souffrance en compagnie de laquelle je vais vivre. Elle aura un visage : le vôtre ; elle sera vivace et je la porterai allègrement.

Claire regarda Worms au-delà de ses yeux et convint qu’il était presque beau. « Si la beauté n’est pas une harmonie physique, mais une force dans l’expression, le docteur est beau, se dit-elle. » Elle était gênée de ne pouvoir se ressaisir, de ne rien avoir à objecter puisque Worms ne lui demandait rien. Que répondre ? comment échapper à l’emprise de cette calme déclaration ?

Elle voulut ouvrir la bouche, mais le médecin qui l’observait, devina les protestations banales qu’elle allait proférer et leva la main vivement.

— Attendez, attendez ! s’exclama-t-il, ne parlez pas, petite, ne parlez pas avant d’avoir compris que je vis un instant unique, un instant dont on se souvient, que l’on recherche et dont on cultive le souvenir. Ne me dites pas des choses connues qui me navreraient. Tenez, ne me dites rien : je préfère admirer vos silences plutôt que de regretter vos paroles.

— J’allais parler pour vous signifier que je préférais garder le silence, fit la jeune fille. Je ne suis ni une innocente, ni une pimbêche, j’avais soupçonné ce que vous croyez me révéler, mais je vous remercie d’avoir parlé. La vie des femmes est peuplée de sourires et de compliments, elle manque d’un regard profond. Vous avez pris place dans la mienne, bon docteur, et je sais que je puis compter sur vous.

— Vous le pouvez ! s’écria Ferdinand, sortant de sa réserve.

La violence d’un sentiment chez la femme tombe vite. Brusquement, Claire pensa au côté sordide de son aventure. La dernière phrase de Worms lui donna la certitude qu’il était à la température convenable pour le pressurer. Elle prit un air accablé. Le médecin, chauffé à blanc, ne décela pas la part de comédie que comportait l’attitude de Claire.