— Il nous restera donc cinquante francs pour traverser le mois…
— Non, dit Ange, je vais presser l’imprimeur et je suis certain de tout vendre en huit jours.
Ils employèrent une partie de la nuit à tirer des plans. Soleil décida que sitôt que sa symphonie serait sortie des presses, il la placerait en dépôt chez tous les grands marchands de musique de Paris. Je pousserai la vente au moyen d’une claque affirma-t-il, et il expliqua à Claire que les artistes de théâtre payaient des compères pour les applaudir. Partant de ce principe, il mobiliserait ses copains de la Butte et les enverrait acheter son œuvre chez les principaux dépositaires.
— Tu vois, cette publicité est la meilleure dans sa simplicité, affirmait-il, d’un sur entendu.
Un imprimeur de Montrouge se chargea du travail moyennant cent dix francs. Soleil ne quitta presque pas l’imprimerie avant que ses mille exemplaires fussent tirés. Il était transformé par une joie d’enfant. Au fur et à mesure que sa musique tombait en pages définitives, elle lui donnait la certitude de son talent. Il imaginait son nom associé à d’autres noms célèbres de l’époque. On parlerait de lui peu à peu, sa gloire serait durable. On jouerait ses œuvres dans les grands concerts. Il deviendrait l’homme qu’il était peut-être déjà. Et dans l’étourdissement de la réussite son talent fermenterait. Car, son caractère indolent l’exigeait, il ne pouvait persévérer sans applaudissements.
Enfin le moment de la parution vint. Soleil se fit livrer la totalité du tirage au Trinité Hôtel et passa une demi-journée à se repaître de son œuvre. Il prenait un exemplaire de la symphonie, le feuilletait, fredonnait un passage bien venu, puis il le posait pour en prendre un autre qui lui semblait différent. Chaque partition avait son caractère, et surgissait dans sa vue avec la brusquerie d’une chose inconnue. Il humait ces feuillets neufs, ce papier fraîchement imprimé. Les mille brochures le représentaient différemment, il était contenu mille fois et mille fois nouveau.
Le soir, Claire partagea sa joie. Elle voulut à toute force qu’il lui dédicaçât un exemplaire et elle embrassa la signature.
— Tu te mets de l’encre sur les lèvres, prévint ce faux poète.
Dès le lendemain il partit à la conquête du public, un paquet de symphonies sous le bras. Il se présenta chez des marchands de musique de la rive gauche qu’il connaissait vaguement et leur laissa à chacun une vingtaine de partitions. Il réussit à en caser de la sorte près de quatre cents dans la même journée. Il était résolu à repasser sous huitaine afin de « relever le compteur » selon ses propres expressions. Il ne lui restait plus qu’à se tenir à l’affût, mais il voulut mettre à exécution son projet de lancement et courut chez ses amis du Bar. Il leur exposa son plan et leur remit à chacun l’argent nécessaire à l’achat de plusieurs symphonies.
— Vous saisissez, expliquait-il, la musique peut se lancer comme un produit quelconque. Si le vendeur se voit demander tel morceau, il s’y intéresse et le pousse. Il faut savoir semer pour récolter.