Ange fut frappé par la grâce de l’instant.

Il se tut.

Leur nuit fut noire. Elle fut très longue comme une nuit de convalescent et douloureuse car ils ne dînèrent pas.

Ils se tenaient immobiles, dans leur lit, pareils à des gisants, éveillés et silencieux, avec le poids de Paris sur leur ventre. Une enseigne lumineuse jetait spasmodiquement dans la chambre des vagues de lumière rouge.

Pendant ces intervalles de clarté artificielle, les amants apercevaient la façade morte des « Galeries Lafayette » lardée d’échelles de secours qui ressemblait à un chantier abandonné. La rumeur des boulevards montait jusqu’à eux, les ensevelissant dans leur silence. Le va-et-vient furtif de l’hôtel se confondait avec des bruits vagues. Mon Dieu, que tout cela importait peu. Ils étaient eux deux, allongés côte à côte dans la mort de leur amour. Ils refusaient ce qui ne venait pas de l’autre. Ils se taisaient ; et leurs corps ne se touchaient pas.

Ils étaient arrivés. Toute leur vie précédente — ce long errement — aboutissait à ce lit d’hôtel. Une même fatalité ratifiait leur union. Mais Paris déchaînée pouvait aboyer sur leurs chausses, ils étaient hors d’atteinte maintenant, dans la plénitude du calme désespoir.

Ils demeurèrent ainsi, longtemps, prostrés. L’enseigne lumineuse se tut, ils l’attendirent mais elle ne revint pas. Alors sentant le sommeil venir, Claire réussit le miracle de tout guérir, de tout recommencer.

— Demain, dit-elle sourdement, il fera jour. Je t’emmènerai à Bourg. Tu verras. Dormons. Nous sommes jeunes.

CHAPITRE IX

Beaucoup de personnes au cours de cet hiver 1924-25, et parmi ces personnes, de nombreux enfants durent la vie à Ferdinand Worms. Jamais le médecin n’avait été à ce point maître de sa science et prodigue de sa personne. Son amour navré l’avait plongé dans un calme creux où rôdait la neurasthénie. Il réagissait en travaillant. Il pratiquait la charité, la vraie, celle qui ne comporte pas de sacrifices, car la charité est un réflexe et ne doit pas être pensée. Sa réputation dépassait sa fortune, il était respecté par tous, aimé par beaucoup et vénéré par quelques-uns de ses rescapés. Il est doux de déployer sa reconnaissance envers un médecin : la vie étant au fond une chose abstraite, on ne peut être certain qu’un homme vous l’ait conservée, et comme un médecin fait profession de son dévouement, c’est uniquement par complaisance vis-à-vis de soi qu’on lui porte une gratitude. Ferdinand Worms pensait ainsi et ne s’attardait pas aux démonstrations de ce genre. Il aimait les malades, les gens bien portants ne l’intéressaient pas. Pas plus que sa vie, du reste, qu’il jugeait d’une fade utilité. Il était un outil, rien qu’un outil de la médecine. Le plus passif des outils est le soldat. Worms était un soldat en guerre constante avec le mal. Un soldat n’a pas le droit d’être un homme. Worms guérissait savamment mais sans tirer orgueil de son savoir, le guerrier maniant un lance-flammes utilise des causes en vue d’un effet, il sert son arme au profit d’une volonté. Il n’a pas la fierté de son acte.