Worms n’avait pas de vie privée. Il n’existait pas un endroit où il se reposât, pas une heure à laquelle il se dérobât, pas un appel auquel il ne répondît. Son foyer était aussi public que celui d’un grand homme.

— Vous vous usez trop vite, lui disait son collègue Faber.

— Ah ! baste, je fonctionne, voilà tout.

— Alors vous fonctionnez exagérément. Pourquoi diable ne prenez-vous jamais de vacances ?

— Le mal en prend-il ?

— Ah ! ricanait le rondouillard docteur, c’est une lutte sans merci, eh bien, soyez persuadé que vous serez battu au finish. Quel type vous faites ! Vous êtes un médecin ayant pour violon d’Ingres la médecine, vous…

Mais devant le regard glacé de Ferdinand il souriait d’un air gêné et se taisait.

Worms n’attendait plus rien, il connaissait la paix de l’indifférence et pensait souvent à Claire comme un chrétien pense à sa foi. La fille Rogissard s’était transformée en figure biblique dont la réalité passée n’importe plus. Parfois, il se rendait en pèlerinage chez l’employé de gare. Il trouvait ce dernier ivre et triste. Alors, il lui parlait de sa fille afin de le faire pleurer car les larmes de l’ivrogne lui procuraient une jouissance secrète, à la fois honteuse et pure. Il fouillait l’appartement d’un regard avide pour essayer d’y retrouver une image de Claire. Il avait besoin par moment de la matérialiser, pour sauvegarder la notion de ses sens… Claire avec ses cheveux tirés, ses seins de vierge et son sourire de divinité immobile…

Claire…

Pourquoi ne s’était-il pas tu quelques mois auparavant ? La conjuration du silence aurait combattu ses sentiments. Ah, n’être qu’un homme vide et routinier, accomplir des gestes de vie pour soi, sans dédain, vivre pour vivre et ne pas charrier ce mal secret : un amour perdu.