La chance me sert admirablement car, en face de la vraie école servant de prison, se trouve une bâtisse à l’allure de prison qui est une école. C’est même un internat religieux ; la présence d’un curé devant sa façade n’attirera donc pas l’attention de ces messieurs.
L’abbé Bourgeois m’a muni d’un bréviaire. Je le potasse ardemment en allant et venant devant le pensionnat.
Il y a dessus un tas de prières et je les lis depuis la lettrine jusqu’au cul-de-lampe. P’t-être que ça amadouera mon ange gardien. En voilà un qui n’aura pas volé son auréole lorsqu’il prendra sa retraite !
Les minutes passent, puis les heures. Je prends de sérieuses crampes dans les tiges. Si j’attends encore longtemps, il va me pousser de la mousse sur les pieds.
Le crépuscule descend lentement sur la ville. L’air devient plus humide. Les passants ont le col de leur pardessus relevé. Ils descendent du trottoir pour passer devant la Gestapo. Ils ne regardent même pas la boîte ; elle leur flanque visiblement les jetons.
J’ai vu déjà deux fois les factionnaires changer.
J’ai peur que l’un d’eux, plus dégourdi que ses copains, ne trouve un peu suspectes mes allées et venues.
Ça n’est pas toujours marrant d’être agent secret, je vous le garantis sur facture.
Dire que des types s’imaginent que nous faisons un turf à la Nick Carter. Mes choses, oui ! Le dernier privé venu attaché à une maison spécialisée dans le bidet ferait l’affaire en ce moment.
Je décide de compter jusqu’à cent afin de donner une limite à mon calvaire. À cent, je regagnerai la crèche de maman Broukère.