CHAPITRE V
Comme nous parvenons en haut des marches, la porte s’ouvre. Un grand gaillard se découpe dans l’encadrement.
Il dit quelque chose en allemand et mon cicérone lui répond, brièvement, sur le mode affirmatif.
Le grand gaillard doit avoir King-Kong comme bisaïeul. On obtiendrait une douzaine de brosses à chiendent très convenable en utilisant les poils de ses sourcils. Ses joues sont bleues car il n’a pas dû se raser depuis la guerre des Boers. Par contre, il possède autant de cheveux qu’une borne lumineuse. Ses yeux évoquent une tête de veau prête à consommer. Il les pose sur ma gracieuse personne et ce spectacle ne l’émeut pas plus que la vue d’un fer à friser d’occasion.
Je lui souris cordialement, en disant :
— Oh ! m’sieur Bozembo, comment allez-vous ?
Il passe sur ses babines une langue grosse comme une escalope et me dit dans un mauvais français :
— Un dégourdi, hein ? Je n’aime pas les dégourdis, amenez-le au salon, Arthur.
Nous voici dans l’intimité. Le salon est cossu, comme tous les salons belges. Les Belges sont des gars qui savent vivre, la preuve c’est qu’ils ont tous des bagnoles grandes comme le Normandie et qu’ils achètent les deux tiers de notre production de bourgogne. Les Allemands qui viennent de me kidnapper ont dû s’installer là-dedans, comme des coucous dans un nid vide, après avoir exécuté de la pyrogravure dans la viande des propriétaires.
Au milieu du salon, trône un superbe harmonium et, derrière cet harmonium, il y a une lopette à face de dégénéré qui joue un cantique.