J’ouvre grandes mes manettes pour essayer d’esgourder leurs salades, mais je suis chocolat car ils jaspinent en flamand et il n’y a rien de plus duraille à entraver que cette langue pour un mec de Belleville qui, en fait de langues étrangères, ne parle que le javanais de la Villette.
Tout ce que je peux faire, c’est observer. Je ne m’en prive pas. L’homme me rappelle quelque chose. J’ai comme une sensation extrêmement vague de déjà-vu, en le regardant. Chose étrange, cette sensation disparaît lorsque je contemple son visage. De quoi s’agit-il ? Je me souviens que c’est lorsqu’il est entré et m’a eu tourné le dos pour s’approcher de la table voisine que ce sentiment a pris corps. J’ai beau me creuser la tranche avec une fourchette à dessert, je continue de nager dans le brouillard. Sa voix ne me dit rien… Ses gestes non plus… Comme c’est désagréable ! Cela fait comme lorsqu’on s’obstine à chercher un nom qui ne parvient pas à se préciser dans votre caberlot.
Je m’efforce de penser à autre chose, mais c’est en vain. Ce point d’interrogation tourne en moi, semblable à un brin de paille dans les remous d’un fleuve.
Où ai-je aperçu ce gnace, sacrebleu ?
Je baisse les yeux, comme pour quêter une réponse dans la sciure saupoudrant le parquet et c’est ce mouvement banal qui déclenche la réaction salvatrice.
Je cherche dans mon portefeuille la photographie ratée que renfermait l’appareil de la pauvre môme-caméra. Je la regarde attentivement et mon œil exercé finit par confirmer mon impression. Ce pan de pardessus, ce morceau de jambe de pantalon et ce soulier, je les aperçois, sans aucun doute possible, sous la table de mes voisins. Ils appartiennent au grand type qui parle à Laura. Je reconnais le tissu à petits carreaux du pardessus ; celui à rayures du bénard et les triples semelles des pompes. Il y a même une éraflure au talon qui est visible sur la photo !
Comment que je jubile ! M’est avis que je le tiens le fumelard qui a dessoudé Slaak et la petite gosse de La Panne. Je le tiens et il faudra qu’il m’en dise aussi long que sur le Larousse en six volumes, avant de prendre des vacances au pays où ce sont les anges — et non pas les hirondelles — qui volent bas lorsqu’il va pleuvoir !
Je torche mon verre de gueuze-lambic et je file. Je préfère attendre mon pèlerin au-dehors. De la sorte, il ne se rendra pas compte que je le suis. Je me planque derrière une fontaine et j’attends en fumant un abominable cigare qui dégage autant de fumée que dix appareils à faire fondre l’asphalte, en répandant exactement la même odeur.
Un quart d’heure plus tard le couple sort de l’estanco. Laura fait un petit signe léger au zigoto et tous deux se partagent les points cardinaux. J’emboîte le pas à l’homme, quant à la petite, j’ai son adresse et je sais où la retrouver…
Lui se dirige vers le plus proche arrêt de tramway. Je pige la manœuvre et je me débrouille pour arriver au point de stationnement avant lui. La chose est connue : l’ABC de la filature consiste à précéder et non à suivre.