Je n’ai pas le temps d’achever mon exposé que déjà le chariot a repris son ascension interrompue. Je tiens l’imperméable tout prêt pour la petite opération envisagée. Si je ne parviens pas à bloquer la crémaillère, le chariot plongera pour les grandes sensations et ce sera la fin d’une existence bien remplie. Que dis-je ! De deux existences, car il ne faut pas trop compter sur leur pitié en ce qui concerne Laura. Ils ne pardonneront jamais à la jeune femme de m’avoir assisté au cours de cette incroyable soirée.
Nous touchons à la plate-forme. Hop ! D’un geste preste je balance l’imperméable sous le véhicule. Tout de suite j’évacue trois litres de sueur, parce que le chariot continue sa balade. Tout de même, je le sens qui renâcle. Ça patine dur là-dessous ! Va-t-il triompher de l’obstacle ? Le gouffre, le plongeon de la mort n’est plus qu’à dix centimètres, plus qu’à deux. Plus qu’à…
— Sautez ! ordonné-je à Laura.
Elle se laisse adroitement glisser hors du véhicule. À cet instant, le brave chariot stoppe, l’avant est engagé au-dessus du vide. Il était temps.
J’en descends à mon tour, et j’enjambe la butée qui borde le toboggan. Le gros pilier rond est là. Je l’embrasse comme un frère et je me laisse glisser si vite que mes paumes me brûlent.
Quand j’arrive au bas, Laura est déjà arrivée.
Nous échangeons un regard triomphant et, sans un mot, nous nous enfonçons dans l’ombre.
CHAPITRE XIV
Je crois bien que je n’ai jamais trouvé saveur plus merveilleuse à l’air nocturne que ce soir. On peut vous amener tous les alcools du monde, vous n’en dénicherez pas un qui soit davantage corsé que la liberté.
Je ne peux m’empêcher de rigoler en évoquant la tête que les Frisés vont faire quand ils s’apercevront que le chariot est vide.