Stevens se trouve juste en face de la porte, il reçoit donc le peu de clarté lunaire entrant par là. Mes yeux de lynx le découvrent et mesurent la distance qui nous sépare. Je l’évalue à un mètre cinquante.
Le bruit d’une boite d’allumettes remuée.
Je fais un pas en avant et je lui mets un coup de poing de toucheur de bœuf par le dessus de la coupole. Son bada amortit un peu le choc, mais j’y suis allé de si bon cœur qu’il pousse un cri rauque et s’écroule. En vitesse, je me jette à quatre pattes. Une de mes particularités c’est de pouvoir me déplacer aussi vite à quatre pattes que debout. Cette fois, il faut risquer le pacson ; direction la lourde !
Le feu d’artifice commence. Ça vient du fond de la turne, c’est-à-dire de l’endroit où se trouve Schwartz. Il sait qu’à aucun prix je ne dois quitter cette cabane autrement qu’à l’état d’ectoplasme, aussi il n’hésite pas à risquer de trouer Frankenstein. Et c’est ce qui se produit ; Bauhm se met à gueuler tout ce qu’il sait, parce qu’un malheureux bout d’acier est allé se réfugier dans sa carcasse.
Si j’avais le temps de me marrer, je rigolerais tellement qu’à côté de moi, Laurel et Hardy paraîtraient aussi tristes qu’une lettre de faire-part. Mais je n’ai pas le temps. Évidemment, tout ce qui s’est passé depuis que nous sommes plongés dans le noir n’a pas duré le temps d’éplucher un œuf dur.
Toujours à quatre pattes je franchis la porte. Je me redresse et alors vous pouvez être certains que Ladoumègue n’a jamais fait mieux, même au plus fort de sa carrière. La bagnole est à quelques mètres. À peine ai-je eu le temps de tout repérer que, déjà, je touche la poignée de la portière.
Une nouvelle salve part de la cambuse. Je ne sais pas si vous vous êtes jamais servi d’un revolver ; dans l’affirmative, vous devez savoir que les types qui percent l’as de cœur à vingt mètres sont moins nombreux que les contribuables. Eh bien ! Schwartz fait partie du petit lot des champions. Ses pastilles font voter en éclats les vitres de la portière. Il doit y en avoir quatre ou cinq, je n’ai pas compté, toutes sont groupées dans une surface à peine large comme ma main. Si je n’avais pas eu la présence d’esprit de me jeter à plat ventre, on pourrait examiner le paysage à travers ma carcasse comme à travers un porte-plume réclame… Je passe sous la voiture en rampant ; grâce à l’ombre protectrice de la bagnole, mon rascal ne peut voir mon manège.
J’entends le glissement de son pas, sur la terre rocailleuse. Il vient. Oh, ma douleur ! Si j’avais seulement un petit morceau de revolver de rien du tout, j’aurais peut-être une chance de m’en tirer…
Je me fais tout mignard sous cette putain d’auto. Si mon corps pouvait obéir à mon désir, je deviendrais aussi petit qu’une noisette.
Je vois les souliers de Schwartz qui s’approchent, qui s’approchent…