J’ai le choix entre deux solutions : prendre mes jambes à mon cou, ou bien profiter de ce court répit pour essayer de neutraliser Schwartz. Comme nous sommes dans une plaine sans arbre ni buisson, fuir me parait terriblement risqué, étant donné l’adresse au pistolet du tenancier de boîte.

Sans plus hésiter, j’écarte Héléna d’une bourrade et je me rue sur Schwartz. Ce dernier est justement en train de se relever. Il fait une grimacé épouvantable. Une épingle, c’est pas grand-chose, mais ça doit faire jouir son homme lorsqu’elle est plantée dans la rotule.

En m’apercevant, il pointe le museau noir de son feu sur ma brioche, Il n’a plus l’air amical, mais alors plus du tout !

— Salaud, grogne-t-il. Tu vas me payer ça…

Il est tellement en renaud qu’il savoure son triomphe. Je n’ai pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour comprendre qu’en effet je vais payer cher les tracas que j’ai causés à la bande d’espions.

Je vois cela au rictus hideux qui tord ses lèvres. Et puis je vois autre chose. Je vois que la portière de l’auto n’est pas fermé complètement et qu’elle s’ouvre dans le sens contraire à la position de Schwartz. Vivement je lève mon pied, le pose contre la face interne de la portière et donne une détente. La portière, brutalement ouverte, va frapper la main de mon adversaire. Il est tellement surpris par cette nouvelle astuce qu’il fait un pas en arrière. Déjà je suis sur lui et je lui mets un parpin d’un quintal sur le cou. Il glousse comme un dindon amoureux et presse convulsivement, la détente de son arme. Une brève rafale me part dans les pattes. Le bas de la portière stoppe le plus gros, mais je sens qu’un morceau de ferraille a pris contact avec mon mollet.

Je pense qu’un revolver a besoin d’être rechargé. Or, Schwartz a vidé son magasin : grand solde avant inventaire ! Il s’agit de ne pas lui laisser le temps de le remplir. J’y vais d’un nouveau taquet — au menton cette fois — puis je le continue par une série de crochets au foie. Il se baisse, je le remonte d’un coup de tatane. Ses yeux se font langoureux. Tel, il est prêt à s’évanouir. Je suis essoufflé comme si je venais d’escalader le Galibier. Mais je n’attends pas mon second souffle. Avec un ahanement de bûcheron, je lui offre le plat de résistance, un direct maison entre les carreaux. Les cartilages de son blair font un raffut du diable, on dirait qu’un éléphant vient de s’asseoir sur un sac de noix. Schwartz s’écroule. Je mets mon talon sur son pif, ou du moins sur ce qu’il en reste, et je lève l’autre pied de façon à ce que son tarin supporte mes deux cents livres.

Ceci fait, je me retourne.

Et je fais bien de me retourner. La môme Héléna est derrière moi. Elle tient un caillou un peu moins gros que l’obélisque de la place de la Concorde et l’abat sur moi. J’ai beau faire un saut de côté, j’attrape son aérolithe sur l’épaule, et ça me fait le même effet que s’il venait à manquer une guibolle à la tour Eiffel et qu’on m’ait chargé de la soutenir.

Une décharge électrique carabinée se baguenaude dans mon omoplate gauche…