Je serre les dents, je serre les poings, je serre tout ce que je peux serrer et je me jette sur la donzelle. De mon bras valide, je la harponne solidement.

À cet instant, la voix du père Stevens se fait entendre dans le calme nocturne.

— Lâchez cette dame, commissaire !

Le père la Torpille est revenu à lui, et, par la même occasion, à nous. Il se tient sur le pas de la porte, un revolver dans la main. La lune fait miroiter des incrustations de nacre ; c’est le feu de Boris Karloff que le vieux lavement a récupéré. Ce serait celui de Charlemagne que la situation resterait inchangée.

Vivement, je calcule des distances et des probabilités. Stevens est à une quinzaine de mètres : il fait nuit, il est vieux, il ne doit pas manipuler souvent des rigolos et Héléna est contre moi… Ce serait bien la poisse s’il faisait un carton !

Je serre Héléna plus fortement ; mon épaule se désélectrise.

— Lâchez cette dame ! réitère le prof.

— Voilà ! fais-je.

Et je la lâche. Je la lâche car de toutes mes forces je l’ai balanstiquée dans la bagnole, par la portière ouverte. Elle plonge la tête la première, ses jupes retroussées jusqu’au menton.

Je me jette dans l’auto et je tire la portière à moi. Stevens fait feu. Je l’ai méconnu en le prenant pour une lavasse. C’est un bon tireur. Pas un caïd comme Schwartz, mais un type qui se défend honorablement, assez en tout cas pour ne pas éborgner le patron du tir forain lorsqu’il vise une pipe en terre.