Il est neuf heures lorsque je vois une DS stopper devant le 64. Gare aux taches ! J’essuie la buée du pare-brise et je fais fonctionner mes lotos. Un petit vieux en descend, suivi d’une jeune femme. Le petit vieux n’est pas exactement un petit vieux. Ça doit être même un grand vieux lorsqu’il est entièrement développé ; mais il est voûté comme la galerie d’un cloître, ce qui réduit considérablement sa taille. Quant à la poulette qui l’escorte, je comprends tout de suite que c’est Héléna.

Alors là, je tique, d’abord parce qu’elle est belle à vous couper la respiration, ensuite parce que je me demande comment il se fait qu’elle ne soit pas dans la maison comme je pouvais le supposer, puisque les deux mouches faisaient le pied de grue dans la rue…

Peut-être l’avaient-ils perdue, après tout ?

Je suppose que le vieux biscornu c’est le prof. Elle est aux petits soins pour sa pomme Elle le soutient pour l’aider à gravir le perron. Une vraie infirmière gâteau !

Ils disparaissent à l’intérieur de la cambuse, mais mon petit doigt me dit qu’elle ne va pas tarder à réapparaître because c’est elle qui tenait le volant et qu’elle n’a pas arrêté le moteur.

En effet, la revoici. Avec la légèreté d’une gazelle elle dégringole l’escalier, ce qui fait danser sa poitrine. Elle porte un manteau gris-vert non boutonné, et, par-dessous, une jupe noire et un pull jaune. Ce pull c’est un frangin ! Il lui moule les roberts à ta perfection. Il y a du trèfle au balcon, je vous le jure ! Ils sont deux et ils occupent leur strapontin… Mazette, elle a des vaniteux qui appellent la main-d’œuvre étrangère !

La v’là dans son carrosse. Elle décarre en trombe. Le hic c’est que sa monture se trisse dans le sens contraire à celui de la mienne, si bien qu’avant de me lancer sur ses roues je dois exécuter une manœuvre de grand style. Je parviens au bout de la rue en me demandant si je vais encore la voir. Tout va bien. Elle se trouve stoppée par un feu rouge à un croisement et je m’annonce dans sa zone de désintégration. Nous repartons ensemble. Elle tourne du côté du bois et franchit la grille.

Ça commence mal. À ces heures, la circulation est presque nulle dans le bois de Boulogne. Je risque de me faire repérer et c’est une chose que je tiens à éviter à tout prix. Heureusement pour moi, ce coin de Paris m’est familier, car c’est là que je viens faire mes levages les jours d’inaction.

Pour lui donner le change, j’emprunte des allées de traverse, ce qui me permet de la précéder. Précéder, c’est le meilleur moyen de suivre, cela semble paradoxal, mais la formule est garantie sur facture.

On quitte le bois par l’avenue Foch et on remonte sur l’Étoile. Héléna décrit un demi-cercle autour de l’Arc de Triomphe et prend l’avenue Wagram. Elle s’arrête aux Ternes, range sa DS et entre dans un grand restaurant. Je l’imite. La porte commandant l’accès est une porte-tambour. Juste comme je viens de m’engager dans le tambour, cette p… de lourde se bloque. Elle se bloque parce que quelqu’un, à l’intérieur, a glissé son pied là où il ne faut pas. Ce quelqu’un c’est un mec jeune, aux cheveux bouclés. Il porte un par-dessus marron et un cache-col jaune. Il a les yeux obliques, terriblement enfoncés, ce qui lui donne un regard d’aveugle. Il me bigle en rigolant.