Moi, je n’aime pas veiller de cette manière. Ça n’a rien de folichon d’attendre, dans le noir, quelqu’un qui ne viendra peut-être pas ; ou quelque chose qui ne se produira peut-être pas. Dire qu’il y a des zouaves qui sont veilleurs de nuit et qui se font tartir toutes les nuits dans une usine vide. Il me semble qu’à leur place je deviendrais sinoque au bout de huit jours, ou plutôt de huit nuits.

Lentement, les derniers locataires de l’hôtel regagnent leurs lits. Les bruits d’une crèche comme celle-ci, c’est comme un monstrueux concert. On entend des gargouillements de flotte, des gémissements de sommiers, des ronflements, des heurts de godasses, des toux.

Je m’assoupis. Mais d’une façon particulière, c’est-à-dire que je conserve une étrange lucidité. Je connais ces états de demi-veille, ça n’est pas la première fois que je joue au chat embusqué devant le trou du rat.

Il va se produire quelque chose cette nuit. J’ai une sorte de sixième sens infaillible. Je me dédouble. Mon ectoplasme doit faire les cent pas dans le couloir. Demain, si tout s’est bien passé, je le prendrai par le bras et je l’inviterai à boire un pastis.

À qui sait rêver, les heures sont douces…

Pour rêver, je rêve. Je me vois dans la nacelle d’un ballon captif. Le ballon flotte au-dessus d’un paysage enchanteur. D’en haut, je renifle un parfum de lis épatant. Mais voilà que je me mets à fumer une interminable cigarette qui s’allonge à mesure que je la fume. J’ai beau essayer de m’en débarrasser, cette cigarette continue sa croissance. Bientôt elle atteint le ballon. Ça grésille au-dessus de ma tête. Et puis, pan ! L’enveloppe du ballon éclate.

Je me dresse, le pistolet au poing.

Mon rêve sombre brusquement dans la réalité. Mon ouïe est certaine d’avoir perçu une explosion. Oh ! je suis le seul à avoir identifié ce bruit feutré comme étant une explosion. Je me précipite à la porte et je l’ouvre. Le couloir est désert. La porte d’en face close. Je m’approche d’elle à pas de loup et colle mon œil au trou de la serrure. Une fumée âcre glisse sous le panneau de la porte. J’ouvre celle-ci lentement et la pousse brusquement avec le pied. Deux coups de feu claquent. Si j’avais été dans l’encadrement, vous pouviez me commander une bath couronne de perles. Je m’accroupis et glisse un regard à l’intérieur. La chambre est envahie par la fumée. Une forme masquée circule là-dedans comme sur la place de la Concorde. Le visiteur nocturne a dû ouvrir ma porte en douce et balancer une grenade asphyxiante dans la pièce. Comme il s’était muni d’un masque, il est entré pour se rendre compte des résultats obtenus.

Je pousse un soupir. Le moment est venu de baisser le rideau sur cette enquête.

— Allons, Julia, dis-je d’une voix calme, jette ton feu et cesse de te conduire comme une crétine.