Au Baudron ça lui fait l’effet du tonnerre. Sa voix se transforme en miel ; il a les inflexions de l’ange qui disait à Jeanne d’Arc de mouler ses moutons et d’aller se bigorner avec les Anglais. Il me dit que son chef l’a mis au courant de ma mission et que c’est précisément à cause de moi qu’il passe la nuit à la grande maison.

— Très bien, approuvé-je, vous allez courir aux sommiers et regarder si vous ne trouvez pas quelque chose au sujet d’un Chinois nommé Su-Chang, qui est barman et qui crèche rue Saint-Ferréol. Faites-vite, je vous rappelle dans dix minutes…

En attendant le moment d’utiliser mon second jeton, je me fais les ongles tout en réfléchissant. Peut-être que cette piste ne me mènera nulle part. Mais il faut ne rien négliger… Puis, je m’allume une cigarette et je m’intéresse à la grosse aiguille de ma montre.

Dix minutes plus tard, je décroche à nouveau et Baudron tout essoufflé m’apprend que mon Chinois a tiré six mois de ballon, il y a quelques années, pour trafic de stupéfiants. Ces paroles me semblent aussi suaves que la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel. J’affirme à Baudron qu’il est le type le plus sensationnel de Marseille et que s’il connaît un coin où le pastis n’est pas trop moche, je lui en offrirai une caisse avec robinet demain.

Et maintenant, croyez-vous que j’aie le nez creux ?

CHAPITRE V

La môme Julia

Je remonte au bar et, oh pardon ! J’en prends plein les yeux. Assise au comptoir, il y a maintenant une gamine, façon déesse, qui me détraque l’oreillette droite, rien qu’à cause de sa mise en plis. Au début de ce récit, je me suis permis quelques considérations sur les femmes ; je vous ai expliqué qu’au cours de ma carrière, j’en avais connu quelques-unes, mais, croyez-moi, des filles comme celle-ci, j’ai eu beau me lever matin, je n’en ai jamais vu. Si un magazine flanquait sa photo en bikini à la une, le gouvernement serait obligé de rappeler trois classes pour établir un service d’ordre devant les marchands de journaux, tant il y aurait d’amateurs.

Elle est blonde comme un champ de blé et ses cheveux lui coulent sur les épaules. Elle a des yeux verts frangés de longs cils et la couleur de sa peau me coupe la respiration. Sérieusement, à côté d’elle, Rita Hayworth est tout juste bonne à rempailler des chaises. Cette Joconde porte une robe du soir en velours noir, et elle boit un gin-fizz…

Je regrette que les exigences de mon métier ne me permettent pas de tenter l’abordage de cette sirène. Je commande une fine en me disant que si j’étais en tête à tête avec elle, je n’essaierais pas de lui enseigner la trigonométrie. Vous saisissez bien ?