Enfin, nous bavardons gentiment et nous nous trouvons faire une paire d’amis en dix minutes. Elle me raconte sa vie et je fais semblant de prendre sa salade pour argent comptant : elle me dit qu’elle est la fille d’un riche industriel de Nice mais qu’elle a des idées d’indépendance, et qu’étant donné, elle préfère habiter seule à Marseille plutôt que de broder des chemins de table chez ses ancêtres. On discute d’un peu tout. Moi, prudent, je la boucle au sujet de mon cadavre, mais je me lance à fond sur les tenanciers de cette boîte — laquelle s’appelle le Colorado-Bar.

J’apprends de la sorte que le faux-râleur qui a ramené sa grillotte tout à l’heure, c’est Batavia, un des associés du patron. J’enregistre le fait et je me dis qu’il faudra faire attention si je veux pas que ce grand délabré me farcisse à l’arsenic… Enfin la demoiselle descend de son tabouret.

— Vous partez déjà ?

— Oui, me dit-elle, d’un ton engageant. Cette atmosphère de boîte me porte sur les nerfs.

— Alors, pourquoi y venez-vous ?

Elle hausse les épaules.

— Peut-être que j’ai des insomnies…

Je la regarde langoureusement. Les regards langoureux sont mon triomphe. Si j’étais riche, je ne ferais que ça. Et ça rend à tous les coups. Ses longs cils battent comme des ailes de mouette.

— Si vous me passiez votre adresse, peut-être pourrais-je aller vous porter un bouquet de mimosa un de ces quatre…

Cette tourterelle niche au Roucas-Blanc, près de la Corniche.