CHAPITRE IV
Mon copain : le Nord
Quelquefois, j’entends des types qui avouent avoir perdu le nord. C’est qu’ils n’ont pas d’ordre. Le nord et moi, nous sommes deux bons copains et nous ne nous sommes jamais séparés.
C’est à ça que je pense dans la voiture ; à ça et puis à autre chose dont je vous parlerai plus loin.
Comme je ne connais pas Rome, je ne prête pas attention au chemin que nous empruntons ; j’ai la main de Jeannine dans la mienne et ça suffit à mon bonheur. Si vous avez déjà touché une peau plus douce que la sienne, venez me le dire et je vous paierai des bugnes. À toucher cette main fine, je deviens tout bizarre, pour un peu que j’insiste, je parviendrais à écrire des vers sans plus me forcer que Victor Hugo.
Et si San Antonio composait un poème, qu’est-ce que vous en diriez, tas de navetons ? Ça vous couperait le sifflet parce que vous croyez que je suis un massacreur, un costaud, une brute, un démolisseur de gueules. Vous ne pouvez pas croire qu’il y un cœur derrière mon portefeuille et que ce cœur là cogne dur quand il s’y met. Vous avez des préjugés bien douillets et puis des habitudes. Et vous vous croyez malins alors que vous êtes tous des pantouflards, des mangeurs de pilules, des cocus et des têtes de lard.
Bon, j’arrête les vitupérations car nous sommes arrivés. L’auto vient de stopper devant une belle villa bâtie dans un parc. Et ça sent bon dans ce quartier, sapristi !
Nos cerbères nous poussent dans la crèche. Nous voilà dans une pièce agréablement meublée en poirier clair. Un ventilateur fixé au plafond ronronne comme un chat heureux en faisant frissonner des guirlandes de soie rose.
En entrant, je vois la belle Else assise dans un fauteuil moelleux. Elle a les jambes croisées, ce qui relève sa jupe au-dessus des genoux, le spectacle vaut le dérangement.
— Tiens, tiens, fait-elle en nous apercevant, où as-tu déniché ça, Bruno ?