— Bande de rigolos ! Alors vous croyez que San Antonio se laisse fabriquer comme un collégien. Non mais, vous perdez la boussole, espèces de foies blancs !

— De quoi ? fait Batavia, un peu inquiet.

— De quoi ? je lui réponds, eh bien, regarde donc derrière toi, pauvre cloche !

Tous se retournent, à l’exception du gros Tom qui connaît déjà le truc. Tant pis, je risque le paquet. Je prends mon élan et je pique une tête par-dessus la falaise. Le gros Tom vide son magasin de quincaillerie et je bloque une balle dans le gras du bras gauche. Maintenant reste à savoir si je vais tomber à la flotte ou sur les rochers. Tout mon corps est contracté par l’effroi de l’attente. La chute me paraît interminable. Et puis c’est un plongeon délicieux. Malgré que je n’aime pas l’eau, je boirais la Méditerranée tant est grande ma gratitude… Je me mets à nager sans bruit, en rasant les rochers afin d’éviter la pluie de balles qui crépite autour de moi ; car il pleut du plomb. Et, comme radée, ça se pose là…

J’entends la voix de Batavia qui hurle :

— Descendez au bord de la flotte ! Maniez-vous, il ne faut pas qu’il s’échappe, sans quoi nous sommes tous bons pour le poteau.

J’aborde sur une petite plage sableuse et je cours silencieusement. Là-bas, c’est une vraie cavalcade. Les gens du métèque descendent jusqu’à la plage afin de chercher ma carcasse. C’est alors que ma belle étoile se met à briller formidablement, comme si l’ange de service venait de la fourbir au Miralex. Je déniche un bath petit sentier qui rejoint la route. Je l’escalade et je me trouve dans un fossé, à cent mètres de la bagnole. Aubaine inespérée.

Batavia est tout seul sur la falaise. Penché au-dessus du gouffre, il exhorte ses copains. Le bandit est loin de me croire derrière lui. Je m’approche en rampant. J’ai bougrement envie de lui envoyer une bourrade afin de me rendre compte s’il sait nager. Mais San Antonio fait passer le service avant ses rancunes personnelles.

Je me dresse derrière Batavia. Le grondement des flots et ses hurlements couvrent le bruit de mes pas. Brusquement, je passe mon bras autour de son cou et je l’attire en arrière. Il perd l’équilibre et s’allonge sur le dos. La surprise lui a fait lâcher son soufflant. Alors je lui mets un de ces coups de talon dans l’estomac comme je ne vous souhaite pas d’en recevoir, même en rêve. Il a le souffle coupé net, il hoquette puis s’immobilise. Je le traîne jusqu’à l’auto. De mon bras valide, je le hisse dans la 402. Pour plus de sûreté, je lui passe les bracelets. Ceci fait, je m’installe au volant et je démarre sec en direction de Marseille.

On peut dire que je reviens de loin !