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Quarante minutes plus tard, nous stoppons devant la Sûreté. J’ai dû perdre un demi-litre de sang, mais je me sens rudement joyeux et je n’échangerais pas ma place contre celle du mikado. J’ameute le poste de garde. Je dis qu’on mette Batavia sous clef et qu’on me conduise à l’infirmerie car je ne tiens pas à me saigner tout à fait ; et puis je demande à voir Baudron. Celui-ci rapplique au moment où le toubib extrait la balle de ma blessure. Il demande ce qui se passe et je lui raconte tout. Ce brave garçon en bave des ronds de chapeau. Il me prend pour le père Noël et ses yeux brillent comme du silex au soleil. Ça me réjouit le cœur. Un Marseillais qui s’épate à ce point, ça ne se voit pas toutes les années bissextiles. Lorsque mon pansement est achevé, nous allons prendre des nouvelles de Batavia. Le métèque est allongé sur une table, il est vert comme un sapin et n’a pas encore repris connaissance. Je réclame une bouteille de rhum ; un agent m’en sort une d’un placard et je m’en administre une bonne dose, après quoi, avec un coupe-papier, j’entrouvre les dents de ma victime et je fais couler un filet du précieux liquide dans sa bouche. Ça me fait mal aux seins de donner du nanan pareil à ce nez plat, mais faut ce qu’il faut, comme dit mon pote Bourvil. Au bout de quelques secondes, il ouvre les yeux et se met à geindre.
— Alors, chéri, lui dis-je, tu as compris à qui tu avais affaire ? Apprends une chose, mon gros loup, et retiens-la, bien qu’ a priori ça ne puisse plus te servir à grand-chose ! On ne la fait pas à San Antonio. Et maintenant, le mieux qu’il te reste à faire est de te mettre à table, si tu ne veux pas que j’emploie les grands moyens.
Il ne se le fait pas dire deux fois, je vous jure. Ce gars-là n’aime pas les complications et il prend le crachoir illico. Nous apprenons que le vrai propriétaire du Colorado est un nazi, du nom de Früger, camouflé depuis la Libération, et qu’il collectionne des renseignements relatifs à la réorganisation de notre flotte, pour le compte d’une puissance étrangère. Il a, pour le servir, la bande de jolis cocos que vous connaissez déjà. Tous les messages sont transmis par pigeons au centre de Nice, dont Batavia ignore l’adresse. Précisément, il y a huit mois, l’un des membres de la bande s’était rencardé sur ce centre mystérieux. Früger l’apprit et lui fit perdre la mémoire en mettant de l’acide prussique dans son Martini vespéral. Puis le cadavre fut dévêtu et remisé dans un frigidaire en attendant la nuit. Malheureusement pour ces messieurs, il y eut une rafle ce soir-là, Batavia n’eut que le temps de flanquer le cadavre dans la tranchée de canalisation ouverte ce même jour par les ouvriers de la ville.
Comment se fait-il que le mort ait un étui à message dans la bouche ? Il n’en sait rien. Il faudra que j’éclaircisse cette histoire plus tard.
— Maintenant, dis-je à Batavia, parle-moi un peu de la môme Julia.
Il ouvre de grands yeux.
— C’est une habituée de la maison, dit-il, mais elle n’est pas mêlée à l’affaire.
Je hausse les épaules.
— Si elle n’y est pas mêlée, lui dis-je, comment expliques-tu que le colombier se trouve dans sa propriété ?