Je passe par l’allée et me voici dans une cour obscure, sur laquelle s’ouvrent plusieurs portes. Je me repère. L’entrée de service du bar doit être la première à droite. Je sors un petit outil de ma poche et je me mets au boulot. Cet instrument, je ne l’ai pas inventé et celui qui l’a mis au point a oublié de le faire breveter. Maintenant c’est trop tard pour qu’il y pense, parce qu’à l’heure où je vous parle il habite une boîte en sapin dans un coin du cimetière des condamnés à mort. En tout cas, son outil est épatant ; en quelques secondes, la serrure Yale m’obéit et j’entre dans la forteresse.
Le silence et l’obscurité sont souverains. Je tâtonne pour trouver le commutateur. Je le trouve. La lumière jaillit. Je ne m’étais pas trompé : je suis dans les cuisines de l’établissement. Tout est en ordre. J’inspecte les lieux : il n’y a personne, comme vous le pensez. Je traverse le bar et je pousse une petite porte discrète qui s’ouvre dans un grand motif de tapisserie exotique. J’accède à un bureau exigu, meublé élégamment. Je me précipite sur les tiroirs comme un pickpocket sur le tronc des écoles laïques, et je fouille dans les papiers qui s’y trouvent avec une rare délectation. Mais mes recherches sont vaines. Je ne retrouve que des factures de marchands de spiritueux, des catalogues, des indices de prix, des notes de gaz et d’électricité, des feuilles de paie, des livres de comptes, en un mot toutes ces paperasses inhérentes à l’exploitation d’un commerce de ce genre. Rien qui soit une indication sur la personnalité du propriétaire. Je crois que si je visitais le musée de l’Armée j’en apprendrais aussi long que dans cet établissement fermé.
Je m’apprête à filer lorsqu’il me vient une idée qui vaut son pesant de cognac. Je vais à l’appareil téléphonique situé à côté du comptoir et je l’examine. J’ai mis dans le mille : c’est un simple appareil intérieur, sans cadran, qui dépend de celui du sous-sol. À ce moment-là un petit déclic se fait sous mon cuir chevelu. Je revois Batavia en train de téléphoner la veille au soir tandis que j’attendais Su-Chang. Puisqu’il est allé à cet appareil, c’est donc que quelqu’un lui téléphonait d’en bas. Or, comme il a quitté le bar aussitôt après, en compagnie de ses acolytes, pour organiser sa partie de mitraillette, tout me porte à croire que quelqu’un lui a donné, à cet instant-là, l’ordre de nous organiser une croisière pour le paradis, au Chinois et à moi. Je décroche et dépose l’appareil sur le comptoir. Après quoi, j’attache ma montre à l’émetteur.
Puis je descends à l’étage inférieur et je pénètre dans la cabine téléphonique. Je porte l’écouteur à mes oreilles en le saisissant délicatement, et j’écoute. Mon raisonnement s’avère exact car j’entends le faible tic-tac de ma breloque. Donc il suffit de décrocher les deux appareils pour être en contact.
Je prends mon canif et je tranche le fil téléphonique au ras de l’écouteur, après quoi j’enveloppe celui-ci dans mon mouchoir et l’enfouis dans ma poche.
*
Mon chauffeur est toujours là. Il bouquine Oh ! Un magazine rempli de choses passionnantes. Je lui tape sur l’épaule :
— À la morgue !
Il sursaute, parce que, justement, il lisait un conte policier.
— Hein !