En grommelant, je prends mon bain. Puis je m’habille. Je mets une chemise bleue pervenche avec une cravate jaune pâle et un costume de flanelle bleu roi. Si vous pouviez me voir, ainsi sapé, vous téléphoneriez aussitôt à tous les tailleurs de France pour essayer de dégoter le même ensemble.

Je mets un peu de parfum sur mes revers. C’est un machin assez subtil qui s’appelle Vitalité. Lorsque je le renifle, je pense à des trucs tout à fait romantiques.

Me voilà fin prêt. Je passe un coup de bigophone au portier pour lui demander d’aller me chercher des fleurs et de me commander un taxi.

*

Les parents de Julia se nomment Nertex. Ils possèdent une baraque un peu moins grande que le palais de Versailles dans les environs de Nice. Ce sont des gens charmants, un peu maniérés peut-être, mais qui ont la notion de l’hospitalité poussée à un très haut degré.

Je fais un baisemain à la maman en fermant les yeux pour ne pas être aveuglé par l’éclat de ses brillants et je me laisse broyer les cartilages par le dab. Ce brave homme me congratule pour m’exprimer sa reconnaissance. Il profite de l’occasion pour laver la tête à Juju qui, à son avis, a l’esprit trop indépendant.

La dame de mes pensées a l’air de se moquer des remontrances paternelles comme d’une tranche de melon gâté. Elle me couve d’un regard tendre qui me fait passer un voltage terrible dans l’épine dorsale.

Enfin, nous passons à table en compagnie du docteur américain qui ressemble à un gorille. Le menu est savoureux. Il y a des médaillons de bécasse, un gratin de langoustes et du chevreuil en civet. Je mange deux fois de tout. Je crois que ma promenade en voiture m’a ouvert les portes de l’appétit à deux battants. Je raconte mes enquêtes. Grâce au Pommard 1928, je trouve des anecdotes sensationnelles qui font frémir ces dames et s’exclamer les hommes.

Je passe une excellente soirée. Pour couronner ce dîner digne des chevaliers de la Table ronde, M. Nertex dit au maître d’hôtel d’apporter la fine Napoléon. En même temps, il me présente une boîte de cigares aussi grande que la caisse d’une machine à écrire portable. Ce sont des cigares brésiliens, tellement gros qu’une fois que j’ai achevé le mien, on pourrait jouer à la grenouille avec ma bouche.

L’ambiance est très réussie. Lorsque je prends congé de ces messieurs-dames, sur le coup de minuit, je suis dans un état euphorique épatant. Je décide de regagner mon hôtel à pied, afin de pouvoir me gaver d’étoiles et de brise parfumée. Et puis, entre nous, rien de tel qu’un peu de footing lorsqu’on a bien mangé et bien bu.