Je fais mes adieux. Ceux-ci ne sont pas trop émus, car les parents de Julia me réinvitent pour le lendemain. Ils me proposent même de passer la durée de mes vacances chez eux, mais je refuse car je tiens à ma liberté. Je leur serre la pogne et Julia me dit qu’elle me téléphonera le lendemain afin de convenir d’un rendez-vous pour l’après-midi.
J’avance tranquillement sur la route. D’où je suis, je domine la ville et j’aperçois la mer qui tremblote sous la lune. De temps à autre, je m’arrête pour goûter la magnificence du paysage et la majesté de la nuit. C’est une phrase que j’ai lue dans un bouquin de Claude Farrère, et, comme je l’ai trouvée jolie, je l’ai apprise par cœur. Je respire à pleins poumons. Il faudra que j’envoie une carte postale à Félicie demain matin.
Parvenu à mon hôtel, je me couche et m’endors.
*
Je ne saurais vous dire ce qui m’a éveillé…
Je crois que c’est l’instinct de conservation, si développé en moi. Toujours est-il que je reprends mes esprits avec une vague sensation d’angoisse. Est-ce le bon dîner des Nertex qui me donne des troubles d’estomac ? J’allume et je me mets sur mon séant. La lumière ne calme pas mon appréhension, je trouve la pièce plus hostile. Je me lève et examine la porte : le verrou est tiré. Je vais à la fenêtre ; les volets sont mis et il n’y a pas de balcon. Je jette un coup d’œil dans la salle de bains ; celle-ci est vide.
Alors ?
Alors, il se peut que je sois un vieux croquant, et pourtant, la petite sonnerie d’alarme qui tinte en moi ne se calme toujours pas. Je regarde ma montre : il est minuit et demi. Je la repose sur le marbre de la table de chevet et allume une gitane.
Le mieux qu’il me reste à faire est encore de me faire grimper un flacon de cognac et de le vider. Peut-être qu’après je m’endormirai normalement. Pourtant, je devrais pioncer ferme, avec la longue trotte que j’ai faite à pied.
Je m’arrête pile de penser et de bouger. D’un seul coup, je comprends trop de choses à la fois. Il me faut un bon moment pour ordonner, pour canaliser cela en moi. Voilà : je viens de songer à la longue promenade du retour, il m’a fallu au moins une heure pour revenir de chez Nertex, et, lorsque j’en suis parti, il était plus de minuit, donc ma montre me bourre le crâne en m’indiquant minuit et demi. Vous me suivez bien ? Or, si elle marque minuit et demi c’est qu’elle est arrêtée, et si elle est arrêtée, ce n’est donc pas son tic-tac que j’entends.