— J’ai payé le charbon hier, et le terme avant-hier…

— Tu n’as plus d’artiche ?

— Si c’est de l’argent que tu nommes ainsi, non, en effet, il ne m’en reste plus. Comme demain c’est dimanche et que j’ai dit à Hector de venir…

Je fais la grimace : primo parce que je vais être obligé d’aller au Centre des chèques postaux pour y retirer de l’aspine alors que je serais bougrement mieux au cinéma avec la petite bonne, à lui apprendre à jouer à la main chaude… Deuxio parce que j’ai une sainte horreur d’Hector et que ce dimanche en sa compagnie va être l’enterrement de première classe avec perles…

Hector c’est un petit-cousin à Félicie, donc à moi d’un peu plus loin. Dans la famille on sait qu’il avait le béguin de ma vioque autrefois et qu’il ne s’est pas marrida à cause de ce grand amour déçu… Maintenant encore, lorsqu’il jacte à Félicie, on dirait qu’il pose pour une réclame de laxatif… Il fait des yeux en bouton de jarretelle, ce qui a le don de m’ulcérer profondément. Il est grand, maigre, chauve, édenté, avec un parapluie soigneusement roulé et un abonnement à Rustica … Vous voyez le genre ?

Je frémis en songeant que je pourrais être le fils de ce machin-là car ça m’aurait fait une drôle d’hérédité à remonter, les gars ! De quoi s’entraîner pour l’Annapurna !

Pourtant, comme je suis bon fils, je rengaine ma grimace.

— D’accord, M’man, puisque t’es raide à blanc, je passerai aux Postaux. Combien te faut-il ?

— C’est à toi de voir, répond-elle humblement…

Je l’embrasse.