— Les Sicules ? répéta Aminoclès d’un air effrayé.

— Oui, les Sicules, reprit le pilote ; et les Kyklopes, et les Lestrigons ?

— Oh ! s’écria le Phokien tout effaré, sommes-nous dans le pays de ces peuples-là ?

— Tout juste ! répondit Himilcon triomphant. Nous sommes ici dans le pays des Lestrigons, et là-bas, vers l’ouest, de l’autre côté du canal, est la grande île des Kyklopes, des Sicaniens et des autres Lestrigons, où nous allons directement après que nous aurons passé la Charybde et fait connaissance avec Scylla.

— Oh ! gémit Aminoclès, pendant qu’Himilcon se tenait les côtes, oh ! quelle destinée nous envoient les dieux ? Hélas ! pourquoi n’avons-nous pas péri dans le combat, sous les coups de ces Phéaciens ! Pourquoi sommes-nous leurs esclaves, pour qu’ils nous emmènent dans le pays des monstres ! Oh ! malheur, malheur ! Quelles effrayantes apparitions allons-nous voir, et qu’allons-nous devenir ! »

Le rire d’Himilcon me gagna moi-même, quand je vis l’ignorance et les lamentations de cet homme.

« Allons, tais-toi, imbécile, lui dis-je. Pour aujourd’hui, les Lestrigons ne t’ont pas encore avalé, et tu en verras bien d’autres avant que nous soyons en Tarsis et que j’aie rattrapé Bodmilcar. »

En ce moment, une sentinelle donna un signal et je vis s’approcher dans la plaine une cinquantaine d’hommes. Ces gens semblaient très-méfiants. Ils s’arrêtèrent sur la lisière d’un bois, nous considérant attentivement, mais ne se décidant pas à venir vers nous. Suivant ma coutume, j’allai seul vers eux, en leur faisant des signes d’amitié. Enfin, deux d’entre eux prirent leur parti et s’avancèrent à ma rencontre. C’étaient des hommes robustes, de taille moyenne, trapus avec des épaules carrées, la barbe forte, les cheveux frisés, le front bas et la face large, blancs de visage d’ailleurs. Ils avaient les bras et les jambes nus, la tête découverte, et étaient vêtus d’une espèce de kitonet en laine foulée très-grossière, et d’une grande couverture qu’ils portaient en sautoir, passée sur l’épaule. Tous étaient armés, chacun tenant à la main deux courtes lances à pointe de cuivre et portant un poignard, un couteau ou une espèce d’épée à la ceinture. Une douzaine d’entre eux avaient des arcs et des frondes.

L’un des deux qui s’avançaient me cria en langue italienne :

« Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? »