— C’est bon, répliqua Himilcon. Nous ne voulons pas vous faire de mal. »

L’homme avança tout à fait vers nous, d’un air hardi.

« Nous sommes des Samnites Sabellins, dit-il. Que payerez-vous pour l’herbe que mangent vos troupeaux ? »

Sur mon ordre, Himilcon leur promit qu’on leur ferait un présent. Puis on tendit des cordes sur des piquets, et j’interdis à mon tour aux Samnites de franchir la limite.

Ils se montrèrent satisfaits et vinrent en grand nombre regarder nos vaisseaux, les marchandises qu’on déballait, nos visages et nos habits. Ils nous parurent, en tout, plus rudes et plus méfiants que les Helli. Avec beaucoup de patience, j’arrivai toutefois à organiser un commerce avec eux. Ils nous apportèrent des légumes en petite quantité, car ils cultivent peu la terre et élèvent surtout des bestiaux, bœufs, moutons et porcs assez sauvages. Les porcs, que Chamaï et Bicri voyaient pour la première fois, leur causèrent une grande surprise. Ils ne connaissent point non plus l’usage du pain, mais mangent une bouillie qu’ils appellent masa ; ils cherchaient beaucoup à s’enquérir auprès de nous comment nous faisions le pain, dont les navigateurs phéniciens leur font quelquefois goûter, ainsi que le vin. Toutefois ils aiment le vin moins que les Helli.

Le lendemain, dès le matin, ils vinrent en grand nombre. J’avais vu, toute la nuit, des feux allumés dans les campagnes et sur les montagnes, par lesquels ils s’appelaient. Par mesure de précaution, je fis doubler la garde. Mais les Samnites venaient dans des intentions tout à fait pacifiques, et, sur mon injonction, ils ne se présentèrent à notre limite que par groupes de cinquante ensemble. Les autres attendaient derrière leur limite à eux que les premiers arrivants eussent fini de trafiquer avec nous. Ils sont beaucoup plus patients et moins bruyants que les Helli, moins questionneurs, mais aussi moins gais. Ils m’apportèrent, ce jour-là, de bonnes quantités de corail qu’ils recueillent sur les côtes après les gros temps, ou qu’ils cherchent avec des plongeurs montés sur de méchants radeaux, car ils ignorent absolument la navigation, mais sont bons nageurs. Les meilleurs plongeurs et pêcheurs de corail sont les Iapiges, tant ceux qui vivent au milieu des Samnites et des Brettiens que ceux de la Iapygie du nord-est du golfe. Quelques-uns de ces Iapiges, que je vis parmi eux, étaient des gens grands, la tête ronde, imberbes, bruns de peau, ressemblant assez aux Kydoniens. Ils me parurent plus doux, plus gais et plus communicatifs que les autres Italiens. Ils ressemblent aussi beaucoup aux Sicules, et je crois que les Iapiges, Sicules, Kydoniens et les anciens habitants de Malte la Ronde, que virent nos pères quand nous occupâmes l’île, sont les habitants primitifs de ces pays. Les Pélasges et les Lélèges, si semblables aux Lydiens, Lyciens, Cariens, vinrent après, de la côte d’Asie dans les îles, et aussi dans le Dodanim, puis, en dernier lieu, les Italiens et les Helli, qui sont arrivés du nord, du côté du pays des Traces. Quant aux Rasennæ, je ne sais pas d’où ils viennent. Toutefois des navigateurs phéniciens qui ont visité les montagnes au nord de l’Éridan, tout au fond de la mer des Iapiges[1], ces montagnes d’où vient le cristal de roche, m’ont dit qu’il y a là un peuple qui s’appelle les Rètes, et dont le langage ressemble tout à fait à celui des Rasennæ.

Je passai deux jours à trafiquer, achetant du corail ; j’arrivai ainsi à me débarrasser très-avantageusement de tout mon butin, qui me gênait fort. Je fis briser les barques dont je n’avais que faire et je fis enlever seulement les planches, mâts et madriers dont on pouvait faire des espars de rechange. Quand mon butin fut usé, je payai en vieux habits, en perles de verre et d’émail, en pointes de lance et en lames d’épée, dont ils se montraient extrêmement avides. Pour quatre lames d’épée qui valaient bien quatre sicles, j’eus pour une valeur de quatre cents sicles de beau corail. Je m’étonnais de leur en voir de si fortes provisions, mais ils m’expliquèrent qu’ils les accumulaient depuis longtemps pour aller les porter à un des comptoirs phéniciens que nous avons échelonnés dans le golfe et sur la côte ouest, et qu’ainsi je leur épargnais le voyage. Ils me demandèrent aussi si je n’avais pas de chèvres et me dirent que celles que nous apportions commençaient à se répandre dans les montagnes plus au nord, chez les Marses et chez les Volskes.

Les Samnites n’ont pas de villes, mais habitent dans des hameaux épars, se composant de quelques maisons faites de boue et de branches et couvertes de chaume. Ils cultivent mal et peu. Les meilleurs cultivateurs sont les Latins de la côte ouest, particulièrement ceux de la vallée du Tibre. Ils ont là déjà une ville placée dans un accès difficile entre une montagne et un petit lac, et qu’ils appellent Albe. Sur la côte, je ne connais qu’une seule ville port de mer : c’est Populonia des Rasennæ. Mais les Rasennæ ne sont point de mauvais marins ; ce sont même de hardis pirates comme je le savais depuis longtemps, et comme je devais l’apprendre ici, sur cette côte des Samnites.

Le troisième jour de mon arrivée, comme j’avais acheté aux Vitaliens tout ce que je pouvais leur acheter, et que je m’apprêtais à partir après avoir embarqué mon chargement, un Samnite arriva en courant, et cria de loin quelque chose aux autres, qui les mit tous en émoi.

« Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda Himilcon. Est-ce que Nergal court après eux, avec son bec de coq et sa crête de feu ? Qu’est-ce qui leur prend ?