« Voilà un homme qui nous causera des embarras, ou je me trompe fort.

— Celui-là ? s’écria Himilcon, ce chien fardé et frisé ? Je le tremperai plutôt dans l’eau la tête la première et je l’y laisserai de Jaffa à Tarsis. Sommes-nous des chiens, capitaine, pour nous laisser pourchasser par un être pareil ?

— Bah ! dis-je, le Moloch luit pour tous, et Astarté protége les marins de Sidon. Une fois sur l’eau salée, nous verrons. Je redoute seulement les colères de Bodmilcar et les plaisanteries d’Hannon.

— Bodmilcar sera sans doute sur le gaoul, reprit Himilcon, et Hannon avec nous, sur l’une des galères ?

— Oui, je l’ai décidé ainsi, pour les tenir séparés l’un de l’autre. Pour l’eunuque et l’esclave, je ne sais si je dois les mettre sur le gaoul, où j’aurais plus de place pour installer deux cabines, ou bien sur notre galère, où je serai mieux pour veiller sur eux.....

— Une esclave, un eunuque ! s’écria Hannon qui arrivait, un grand rouleau de papyrus à la main ; j’en fais mon affaire. Ne t’embarrasse pas autrement de leur garde ; je les prends dans mes bagages. Le soin des esclaves femelles et des eunuques est expressément dévolu aux scribes, et je connais les paroles magiques qui conjurent l’esprit capricieux des unes et la mauvaise humeur des autres, ayant quelque peu étudié pour être prêtre, ou tout au moins magicien.

— Non, lui répondis-je ; c’est un présent du roi pour le Pharaon ; c’est l’affaire des magiciens d’Égypte de les conjurer. En attendant, c’est moi qui les garderai en cage.

— Alors, dit Hannon en riant, je renonce à leur enseigner l’éloquence, la calligraphie et la versification et je me rabats sur ma comptabilité. Voici donc ces papyrus, sur lesquels j’ai inscrit le décompte de la solde de nos matelots et rameurs, ainsi que la liste des objets de troc que nous avons achetés jusqu’au présent jour. »

Le talent[22] du roi se trouvait de beaucoup dépassé : j’avais dit à Hannon de ne pas s’en inquiéter, attendu que le roi m’avait recommandé lui-même d’acheter sans crainte, et qu’il me donnerait l’argent au fur et mesure de mes besoins. J’envoyai donc Hannon chez lui, pour lui porter mes comptes et lui demander des fonds, qui me furent généreusement accordés. Puis j’allai m’occuper avec Himilcon de faire poser aux flancs de mes navires des planchers en sapin de Scénir[23] et de faire gréer pour mes mâts en chêne un peu lourd, des vergues en bois de cèdre plus léger. Ma construction avançait à souhait.

Le Gaditan était déjà entièrement réparé et renouvelé. J’avais fait peindre en rouge la tête de cheval de l’avant et je lui avais fait mettre de grands yeux en émail. Les bordages étaient peints pareillement en rouge et se détachaient sur les flancs noirs. Douze boucliers en bronze poli, ornés au Centre d’un grand soleil de cuivre rouge, étaient suspendus en dehors des bordages. Je fis conduire le navire en grande pompe, au son de la trompette et des cymbales, dans le bassin du port de guerre. Le suffète amiral m’avait prêté, pour la circonstance, une voile de parade en pourpre ; douze matelots armés, la lance au poing, se tenaient derrière chaque bouclier ; vingt-deux rameurs, maniant leurs avirons en cadence, faisaient glisser rapidement le navire sur l’eau ; le pilote Gisgon, maniant habilement son aviron de barre, se tenait penché à l’arrière, les yeux fixés sur Himilcon qui, debout à l’avant, lui indiquait du geste les détours à faire ; et moi, avec Bodmilcar et Hannon, superbement vêtus, nous étions au sommet de la poupe, jouissant de ce spectacle et de l’admiration des marins, debout sur les quais, sur les bordages des navires, sur les terrasses des arsenaux, des cales, des magasins et du palais Amiral. Le suffète amiral nous regardait lui-même, assis sous la grande porte de son palais, en haut de l’escalier qui descend à son embarcadère privé, et il se montra si satisfait de l’aspect de notre Gaditan qu’il nous fit inviter, dès que notre navire fut à quai, à le visiter dans son palais et à souper avec lui. Il envoyait aussi un mouton, une grande jarre de vin, deux paniers de pain, deux paniers de figues et de raisins secs, et douze fromages, pour régaler nos matelots.