« Maître suffète, amiral et juge des gens de mer, lui dis-je avec fermeté, tu dois justice à tous les marins. Tu ne feras pas jeter un capitaine sidonien au cachot avant d’avoir entendu ses raisons. »

Le vieux avait repris immédiatement son calme. Il n’était pas homme à s’émouvoir beaucoup pour une mise aux chaînes et une exécution de plus ou de moins dans sa vie.

« Allons, me dit-il de son ton railleur, dépense tes dernières paroles avant qu’on apporte les menottes, en attendant mieux. Je suis curieux de savoir ce que tu diras, après la trahison sans exemple que tu as faite à ton capitaine Bodmilcar, marin de Tyr, sous les ordres duquel tu as été mis par le roi Hiram, comme je l’ai vu par ses propres lettres ?

— Une question, maître, une seule, m’écriai-je aussitôt, et après, tu pourras nous faire décapiter, pendre ou mettre en croix à loisir. As-tu ici le sceau et signature de Bodmilcar ? »

Adonibal étendit la main vers un sac qui pendait à côté de lui et en tira un papyrus qu’il déroula.

« Ceci, me dit-il, est la déposition de Bodmilcar, écrite, signée et cachetée par lui. Te voilà confondu, chien maudit !

— Bodmilcar est confondu lui-même, et par ses propres artifices, » répondis-je tranquillement.

Et prenant des mains d’Hannon notre charte-partie que je lui avais fait apporter, je la tendis à Adonibal.

« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le suffète surpris.

— C’est notre charte-partie et acte de navigation, lui dis-je, où tu verras que Bodmilcar était sous mes ordres, et au bas de laquelle tu trouveras la signature, sceau et cachet qu’il y apposa à Tyr, avec le cachet qu’il a acheté de mes propres deniers, quand je l’ai ramassé crevant de faim sur les dalles ! Compare-le à celui des mensonges écrits dans sa déposition. » Le vieux Adonibal se leva tout ému.