— J’ai, répondis-je, quelques mesures de soufre en fleur et des pierres de laves, qui étaient les bienvenues à la côte de Libye dans mon temps.

— Et qui le sont toujours, reprit Adonibal. Nous t’achèterons ton soufre et tes pierres à de bonnes conditions. Est-ce tout ?

— Ho ! lui dis-je humilié, crois-tu, maître suffète, que j’aie passé les côtes d’Ionie et de Sicile, combattant trois fois, sans avoir ramassé quelque autre petite chose ?

— Ha ha ! s’écria le vieux en riant, tu es un vrai marin de Sidon. Tu ne laisses rien traîner. Et qu’as-tu encore de beau ?

— J’ai, repris-je, soixante et un esclaves, gens forts et vigoureux, que je céderai au conseil des suffètes pour le plus juste prix, préférant les vendre en bloc à la république qu’au détail à des particuliers.

— Excellent ! s’écria Adonibal. Nous avons justement besoin de soldats, ayant eu dans ces derniers temps quelques rudes affaires avec les Lybiens. Quand les Helli sont commandés par des Phéniciens, ils sont très-bons pour tenir garnison dans les forts du Macar ; et quand ils y périssent, la perte est moindre. C’est de l’argent bien employé. Je les mettrai avec les brutes égyptiennes que m’a vendues ce scélérat de Bodmilcar, et on fera un tri : les uns pour les garnisons, les autres pour les bâtisses, les autres pour les coupes de bois, selon leurs aptitudes. Les Égyptiens sont bons pour la bâtisse.

— Bodmilcar t’a vendu des Égyptiens ? dis-je, confondu des scélératesses de cet homme. Mais il avait des Égyptiens avec lui, me poursuivant par ordre du Pharaon ; j’ai vu les épaves d’un de leurs navires, naufragé en Crète !

— Tout juste, me répondit le vieux, tout juste ! Ah ! ce Bodmilcar est un rusé compagnon, et c’est un bon tour. Il aura trouvé un moyen quelconque de désarmer ses Égyptiens ; quand ils sont venus ici, il me les a vendus, corps et biens, Égyptiens et navires. Ils ont crié tant qu’ils ont pu ; mais tu comprends que je les ai laissés crier, et que deux jours de cachot et de diète accompagnés d’une salutaire fustigation, les ont calmés. Depuis ce matin ils ne disent plus rien.

— De fait, c’est un joli tour, et de bonne guerre, dis-je, ne pouvant m’empêcher de rire moi-même, en pensant à l’adresse et à la subtilité de Bodmilcar avec ses Égyptiens.