— Oui, reprit Adonibal, mais ce n’est pas tout, et je devine maintenant un autre tour que le coquin m’a joué à moi-même.

— Te jouer, te tromper, toi, Adonibal ! m’écriai-je. Ah ! ceci est trop fort, et je n’y puis pas croire !

— Moi-même Adonibal, suffète amiral de la ville d’Utique, et connu dans le monde entier comme un homme assez difficile à frauder, dit le vieux, moitié goguenard, moitié vexé. Mais qu’y a-t-il de surprenant à cela ? Il t’a bien trompé, toi, Magon, un vieux poisson de mer sidonien qui connaît les choses et qui est réputé pour le plus avisé capitaine allant en Tarsis !

— Oh ! je le lui revaudrai, m’écriai-je. Je finirai bien par l’attraper.

— Je l’espère, me répondit le suffète ; mais il te donnera du câble à défaire. Figure-toi que ce renard d’eau salée est arrivé à me soutirer deux bonnes galères et trois cents solides Phéniciens !

— Par Astarté, voilà qui est habile ! exclamai-je. Et comment a-t-il fait, ce Tyrien de malheur ?

— Comment il a fait ? dit Adonibal après avoir vidé sa coupe. J’avais trois cents criminels de la métropole, condamnés à la déportation, et faisant escale ici. Mes prisons étant encombrées d’esclaves, je n’attendais qu’une occasion de les expédier aux mines en Tarsis, quand le Bodmilcar est venu. Trois cents hommes, des Sidoniens, des gens de Béryte, de Byblos et d’Arvad, des malfaiteurs, tous frais et solides comme des dauphins. J’ai chargé Bodmilcar de me les emmener là-bas, et je lui ai donné deux galères, et je lui ai écrit, signé, scellé, cacheté sa commission, et que Khousor-Phtah l’écrase ! Il aura, tout simplement, dans l’espoir de te rencontrer, armé mes galères avec ses malfaiteurs mis en liberté.

— Ils sont faits pour s’entendre, m’écriai-je ; mais que j’arrive dans ses eaux, et je m’en charge. »

Sur ces entrefaites entrèrent Hannibal, Asdrubal, Amilcar, Chamaï, Himilcon et Gisgon.