— Et parmi ceux-ci, n’y avait-il pas une femme et un jeune garçon ?

— L’un et l’autre, reprit Adonibal ; mais que veux-tu que nous fassions de Pilegech et de jeunes garçons ici ? Il nous faut des hommes forts et vigoureux. Les Libyennes ne nous manquent pas. J’ai donc laissé à Bodmilcar la femme et le jeune enfant, et il les a emmenés avec lui. N’a-t-il pas un eunuque pour les garder ?

— Ah ! m’écriai-je, tu as vu l’eunuque ?

— Oui, un grand Syrien couard, qui m’a fort déplu. Je ne sais trop combien de fois il m’a demandé s’il était possible de revenir d’ici à Tyr. Mais Bodmilcar le traîne à sa suite, et ne le lâche pas. Oh ! il tient bien ce qu’il tient ! »

Après le repas, des hommes, avec des torches, vinrent nous reconduire. Nous descendîmes directement l’escalier de la tour, jusqu’au premier étage. De là, par une petite porte carrée, nous arrivâmes sur la galerie intérieure d’une courtine ; sur cette galerie en pente ouvrent les portes et les fenêtres des logements construits dans l’épaisseur du mur pour les soldats. Au bas de la courtine, nous traversâmes une grande salle voûtée, puis un corridor qui nous conduisit sous la porte nord du palais amiral. Au bas de l’escalier qui monte du quai à la plateforme de cette porte, la propre barque du suffète amiral nous attendait. Elle nous conduisit hors du bassin réservé ; nous longeâmes le môle et nous fûmes bientôt à nos navires où les matelots, consignés par mon ordre, attendaient le lendemain avec impatience, en faisant toutes sortes de beaux projets. Les trompettes, autour de nous, sonnaient la retraite pour faire revenir sur les navires les marins attardés, et les fanaux allumés de tous côtés faisaient voir la masse des navires encombrant le quai, les hautes fenêtres éclairées de la ville au loin, et près de nous le palais amiral, massif et sombre, par les meurtrières duquel perçaient quelques rares et faibles lumières.

Dès le matin, je fis tout mettre en ordre pour recevoir la visite de l’amiral. Il ne tarda pas ; je vis bientôt sa grande barque à douze rameurs, qui sortait du bassin réservé. Dès qu’il fut sur le pont de l’Astarté, il se retourna d’un air impatient du côté des créneaux de son palais.

« Est-ce qu’ils n’ont pas encore fini, grommela-t-il, ces imbéciles ? Je leur avais pourtant donné mes ordres en partant. Ah ! tout va mal, tout va mal, maintenant que nous vieillissons ! Au temps de notre jeunesse on était plus expéditif. »

Comme il disait cela, des hommes parurent au haut de la tour et on attacha une dizaine de têtes aux créneaux.

« Ce n’est pas malheureux ! dit le suffète. Ils ne savent plus couper une tête à présent. Il y a un grand quart d’heure que la chose devrait être faite. »