— Joli chemin ! observa Hannibal. Alors nous porterons nos marchandises sous notre bras ?

— Vous les ferez porter sur la tête ou sur le dos des Ibères que vous fournira le chef des travaux de Tsiba. Bête de somme pour bête de somme, l’Ibère en vaut bien une autre.

— Et s’il existe encore des bâtons dans cette partie du monde, s’écria Himilcon, je garantis que les Ibères à moi confiés marcheront bien. Avec un bâton pas plus gros que deux fois mon pouce, j’écris couramment la langue ibère sur le dos du premier sauvage de Tarsis venu. »

L’homme d’Arvad se mit à rire de la bonne plaisanterie d’Himilcon, et nous vidâmes une dernière coupe. Le lendemain, au petit jour, nous repartîmes pour l’intérieur des terres. Vingt-quatre heures après, nous étions sur le terrain de la veuve Tsiba. J’y pris tout de suite mes arrangements.

Le chef des travaux, qui était un homme d’Utique, me réunit deux cents porteurs et esclaves mineurs. Je les chargeai de mes marchandises, et les répartis par quatre groupes, sous la surveillance de mes capitaines et pilotes. Je laissai la flottille avec une partie des équipages sous les ordres d’Asdrubal. Le Dagon et l’Astarté descendirent en aval pour choisir un mouillage convenable. Le Cabire, qui tirait peu d’eau, fut désigné pour circuler sur la rivière, en surveiller le cours et nous fournir de vivres. Avec le reste de ma troupe, je partis le lendemain pour les nouveaux territoires, précédé par un guide que me fournit le chef des travaux.

Nous traversâmes un grand plateau, puis des ravins boisés. La première nuit, on campa dans les bois. Le jour suivant, nous descendîmes une série de pentes étagées, et nous arrivâmes dans une vallée profonde que nous suivîmes toute la journée. Ce n’est que le quatrième jour que je finis par rencontrer de nombreux parcs à bestiaux, et enfin un grand village ibère. Toute la population nous reçut en armes, et nous témoigna de très-mauvaises dispositions. A force de présents, je finis par me concilier les chefs qui m’accordèrent l’autorisation de m’établir sur une butte dénudée, à trois stades du village et en plaine. J’y installai aussitôt mon camp, qu’Hannibal fortifia de fossés et de palissades. Deux jours après, sous la direction d’un homme expert que nous envoya le chef des travaux de Tsiba, je commençai à fouiller les mines, et, sauf le nombre d’hommes strictement nécessaires à la garde du camp, tout le monde mit la main à l’œuvre.

Nos travaux durèrent trois mois. Pendant tout ce temps, les Ibères se montrèrent défiants et peu communicatifs, mais non hostiles. Par la protection d’Astarté, les fouilles furent des plus fructueuses. La mine était d’une richesse extraordinaire, et j’en tirai deux mille talents d’argent. J’en affinai une partie sur place ; j’envoyai tout le minerai par les porteurs rejoindre l’Astarté, qui m’accusa réception. Quant aux lingots affinés, je voulais les emporter moi-même. Les chefs des sauvages me louèrent cent cinquante hommes comme porteurs, car le chef des travaux de Tsiba ne m’avait pas renvoyé les siens. Enfin, le 10 du mois de Sin, ma caravane fut organisée, et je quittai sans regret notre campement pour revenir à nos navires, chargé de richesses et le cœur joyeux. Les Ibères me fournirent un guide que je plaçai en tête à côté d’un matelot sûr, et à peine eûmes-nous le dos tourné qu’ils se précipitèrent sur notre camp pour démolir les palissades et s’approprier les menus objets que nous abandonnions dans l’enceinte.

XIV