L’embuscade.
Au bout de deux jours de marche sans incident, j’arrivai au pied des hauteurs qui conduisent au plateau derrière lequel coule le Bétis. Nous grimpions le long de la côte comme des chèvres, nous accrochant aux broussailles et aux rochers. Nous suivions péniblement le sentier que traçait la tête de la file, écartant les branches et brisant les ronces et les herbes sèches avec nos pieds ; de droite et de gauche, la forêt était toute noire : on ne se voyait pas à dix pas. A mi-chemin de la côte, nous arrivâmes à une clairière où le terrain s’affaissait brusquement. Il fallait descendre dans cette coupure dénudée et remonter de l’autre côté. Nous nous arrêtâmes un instant pour reprendre haleine avant de franchir le ravin. Derrière nous, la longue file de nos hommes et des porteurs se frayait lentement un passage dans le fourré. En face de nous était le ravin béant et escarpé, et sur l’autre bord, le bois touffu, sombre, couvrant la montagne, jusqu’en haut. Des aigles planaient au-dessus de la clairière.
« Bel endroit pour une embuscade ! » dit Hannibal en s’essuyant le front.
Himilcon but un bon coup à l’outre qu’il portait en sautoir, puis soupira profondément.
« C’est dans un trou de ce genre, dit-il, que les sauvages m’ont éborgné il y a dix ans. Que la main de celui qui a fait la lance pourrisse, et aussi la main de celui qui la tenait ! »
J’envoyai Hannon accompagné de Jonas avec sa trompette à la queue du convoi, pour accélérer la marche des retardataires et rallier les traînards qui avaient pu s’égarer dans les bois. En même temps, je détachai Bicri avec ses dix archers de Benjamin et Aminoclès avec ses cinq Phokiens pour franchir le ravin et fouiller le bois en face de nous. Mon habitude de Tarsis et mon expérience du danger que l’on court dans ces pays me faisaient prendre ces précautions. Hannibal et Chamaï, gens entendus à la guerre, les approuvèrent tout à fait.
J’entendis bientôt derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait le ralliement. Presque en même temps, je vis Bicri, Aminoclès et leurs hommes paraître sur la crête du ravin et s’engager dans le bois. A peu près rassuré, je donnai l’ordre d’avancer ; je commandai au guide, toujours accompagné de son matelot, de franchir la clairière pour rejoindre Bicri et Aminoclès, et toute ma troupe descendit dans le ravin. Nous étions au fond quand le guide, qui nous précédait d’environ cinquante pas, s’arrêta tout à coup sur le revers de la montée. Derrière nous, la file des porteurs, des hommes d’armes et des matelots descendait lentement, et en débandade, cherchant les meilleurs passages à travers les rochers.
A ce moment, j’entendis dans le bois, en face de nous, un coup de sifflet de mauvais augure.
Himilcon tressaillit.