Comme Himilcon parlait de la sorte, il nous arriva une nouvelle grêle de ce qu’il appelait des « amandes de Tarsis ». Celle-ci venait de derrière nous, de la crête du ravin que nous venions de quitter. Nous étions attaqués en tête et en queue et accablés de projectiles. Deux ou trois hommes tombèrent.

« Si nous avions de la cavalerie et des chariots, dit Hannibal, nous enverrions la cavalerie à notre gauche et les chariots à notre droite le long du fond du ravin, à la recherche d’un passage, tournant l’ennemi par ses deux ailes, comme ont fait les Khétas[1] à leur bataille contre les Assyriens[2].... »

J’interrompis la dissertation stratégique du brave capitaine en lui faisant observer que nous n’avions ni cavalerie ni chariots, et que nous étions lapidés dans notre entonnoir.

« Il est certain, me répondit Hannibal, que la position où nous sommes est désavantageuse ; mais je ne désespère pas de tourner le flanc de ces ennemis, car.... »

En ce moment, une grosse pierre tomba sur le casque d’Hannibal, brisant le cimier et faussant la coiffe. Le capitaine chancela et resta un instant étourdi.

Il se remit bien vite et se redressa furieux.

« Par Nergal, dieu de la guerre, s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, par El Adonaï, seigneur des armées, ceci est une impudence grande, que je veux faire payer à ces vils coquins ! Archers, répandez-vous sur les deux pentes et percez de vos flèches tout ce qui osera s’aventurer dans le ravin ! Toi, amiral, avec tes matelots, escalade la crête d’où nous descendons et balaye tous ceux qui nous attaquent par derrière ! Hommes d’armes de Juda, suivez Chamaï et montez la côte en face de vous ! Et vous autres, suivez-moi, à droite, et à l’assaut ! En avant !

— A gauche et en avant ! cria Chamaï à ses hommes. Vive le roi et tombons dessus ! »

La moitié des hommes d’Hannibal s’élança derrière lui, grimpant à droite. L’autre moitié courut derrière Chamaï, grimpant à gauche. Les archers, avec Amilcar, formèrent un grand cercle autour des deux femmes et de ce qui restait du bagage, s’échelonnant sur les pentes et surveillant le fond du ravin. Himilcon, Gisgon et mes matelots se jetèrent à ma suite à l’assaut de la crête d’où nous venions de descendre. Nous faisions front de tous côtés.

De notre côté, le ravin fut escaladé en un instant. Nos matelots pénétrèrent dans le bois, l’épée, la hache ou le coutelas au poing, culbutant devant eux les gens de Tarsis. Ces sauvages demi-nus, armés de mauvais casse-tête et de lances durcies au feu ou terminées par des pointes d’os, tombaient par douzaines devant nos armes bien affilées. Ils disparurent de tous côtés dans le fourré, mais nous nous gardions bien de nous disperser pour les suivre. Bien serrés ensemble, nous marchions droit devant nous. Eux, nous suivant sous bois, allaient relever des paquets de lances placés d’avance dans les broussailles et nous les jetaient de loin. A chaque éclaircie du fourré, un groupe des nôtres se détachait et poussait vivement sur les flancs, pour tâcher de saisir quelques-uns de ceux qui nous harcelaient, mais ils étaient si agiles qu’on ne les rejoignait guère. Une quinzaine qui s’attardèrent furent attrapés. Naturellement on ne leur faisait pas de quartier. Après avoir poussé deux stades dans le bois, je ne trouvai pas trace d’Hannon ni de Jonas ; je fis arrêter les hommes et former en cercle dans une petite clairière autour d’un gros chêne. Himilcon, qui était particulièrement acharné, poussa un stade plus loin sous bois avec Gisgon et une douzaine d’hommes. Ils nous revinrent au bout d’une heure, n’ayant pu attraper que deux sauvages, qu’ils avaient tués tout de suite. Mais ils avaient trouvé, dans un fourré, l’écritoire d’Hannon tachée de sang, les cadavres d’une dizaine de sauvages et le corps mutilé d’un de nos matelots. C’était là que notre brave scribe et que le pauvre Jonas avaient dû être massacrés, après une furieuse défense, comme le prouvaient le sol foulé tout autour, les flaques de sang et les hommes de Tarsis tués par eux. Il était probable que les sauvages avaient emporté leurs corps, après les avoir renversés par le nombre et égorgés.