« Que veux-tu, dit le brave capitaine en essayant de déguiser son émotion, c’est le sort de la guerre. Dans une heure, ce sera peut-être notre tour. Où marchons-nous à présent ?

— A la poursuite de Bodmilcar, répondis-je tout de suite. C’est notre route pour revenir.

— Ceci, dit Hannibal, est moins facile. Le coquin s’est jeté sur nous suivi d’une troupe de malfaiteurs et de déserteurs phéniciens et accompagné d’une nuée de ces sauvages à javelines et à casse-tête. A la façon dont nous les avons reçus, ils ont compris que le jeu ne tournerait pas à leur avantage. Nous les avons bien frottés, et que le Tyrien soit mort ou vivant, il a de nos marques. A présent, dans ces fourrés épais, s’ils ne veulent pas se laisser rejoindre, il leur sera facile de se tenir hors d’atteinte, car nous ne sommes pas assez nombreux pour essayer de les cerner ; et nous disperser pour courir après eux, c’est nous livrer sottement à leurs embuscades.

— Eh bien, lui dis-je, tu parles prudemment ; mais que faut-il faire ?

— Gagner avant la nuit le sommet des hauteurs. Une fois en plaine, nous sommes à l’abri des surprises et des embuscades. Nous ferons reposer et manger nos hommes qui sont éreintés, et nous interrogerons tout à loisir ces prisonniers que voici.

— C’est bien vu, lui dis-je. Avant de nous remettre en route, qu’on attache une corde au cou de ces sauvages et qu’on me les mette en chapelet. Quarante hommes les accompagneront, sous les ordres d’Himilcon et de Gisgon, prêts à les tuer au moindre geste.

— Tu peux y compter, capitaine, dit le rancunier pilote. Pour un œil qu’ils m’ont crevé jadis, l’autre ne les regardera pas tendrement.

— Vous irez, ajoutai-je, ramasser les charges et les lingots d’argent qu’ont jetés ces traîtres porteurs, et je ne ferai plus la sottise de ne pas enchaîner des porteurs ibères dans un cas pareil. En attendant, ces prisonniers ainsi attachés les remplaceront ; ils en seront quittes pour porter triple charge.

— Et voici pour leur donner du cœur aux jambes, dit Gisgon en brandissant une grosse et forte branche qu’il venait de couper au tronc d’une yeuse.