— En route, bêtes brutes ! cria Himilcon en ibère aux prisonniers qu’on venait d’attacher. Le premier qui bronche, je le tue.

— Et le premier qui n’est pas content, je l’assomme, » ajouta Gisgon en moulinant son gourdin.

Les deux pilotes revinrent bientôt, ayant recueilli toutes les charges abandonnées, sans avoir rencontré aucun ennemi. Toute notre troupe réunie reprit aussitôt l’ascension des hauteurs, les prisonniers et les porteurs au milieu de nous et chacun marchant attentif et prêt à la défense. En chemin, je questionnai Bicri.

« Voilà, me dit l’archer. Quand nous sommes entrés dans le bois, nous n’avons d’abord vu personne. Nous avons fait environ cinq cents pas bien tranquillement, quand tout à coup les sauvages se sont levés dans le fourré devant et derrière nous, et les lances et les pierres ont commencé à tomber de tous côtés. J’ai rapidement couru avec nos gens jusqu’à un rocher inaccessible devant lequel le terrain était un peu plus découvert ; nous nous sommes adossés à cette muraille, et à coups de flèches nous avons tenu les Ibères à distance. Mais voici qu’une troupe débouche en bon ordre, gens bien armés, et marche droit à nous. C’était Bodmilcar et ses déserteurs. Nous allions être enlevés ou massacrés, quand Hannibal et tout de suite après Chamaï ont paru et se sont jetés sur eux. Dans la bagarre, j’ai vu tomber Bodmilcar. Nous nous sommes battus autour de son corps, mais Chamaï a été étourdi d’un coup de coutelas ; les autres étaient nombreux et ont réussi à emporter leur chef et à s’échapper sous bois pendant que les sauvages nous harcelaient et couvraient leur retraite.

— Et cet Hazaël, et cette femme, et cet enfant ? demandai-je.

— En poursuivant les autres, répondit Bicri, nous sommes arrivés à un endroit où nous avons trouvé cet enfant lié près d’une pile de bois. Ils voulaient sans doute le sacrifier à Moloch. Hazaël, tenant un couteau à la main, s’apprêtait à l’égorger, et une quinzaine d’autres en armes l’entouraient ; la femme couvrait l’enfant de son corps, et deux d’entre eux l’avaient saisie et allaient l’arracher de là, quand Aminoclès, qui était en tête à côté de moi, les a vus le premier. Aussitôt il est devenu comme fou et s’est précipité vers eux en criant : « Mon fils, mon fils ! » Nous avons suivi en courant. L’eunuque a porté un coup de couteau à l’enfant et s’est dépêché de se sauver. Mais j’ai de bonnes jambes et je l’ai bien vite rattrapé. Les autres sont tombés sous les coups d’Aminoclès et de ses Phokiens et sous nos flèches. On a délié l’enfant qui était évanoui. Mais la blessure qu’il a n’est rien : une simple égratignure ; le bras du Syrien a trompé sa méchanceté. Voilà comment Aminoclès a retrouvé son fils, l’un de ses Phokiens sa femme, et moi ce misérable Syrien qui nous a déjà fait tant de mal. Et maintenant, le pauvre Hannon et cette brute épaisse de Jonas....

— Ont péri, hélas ! dis-je à Bicri.

— Pauvre Hannon ! s’écria l’archer. Je l’aimais plus fort que je ne puis le dire. Et ce bœuf de Jonas, je l’aimais aussi. Et Guébal ?

— Guébal était sans doute cramponné à la chevelure de Jonas, répondis-je. On ne l’a plus revu. »