Je lui pris la courroie des mains, et à la lueur de la torche je distinguai des caractères écrits avec du sang, ce qu’il me sembla. A peine eus-je déchiffré une ligne que je poussai un cri.

« Venez tous ! Hannon n’est pas mort ! C’est une lettre de lui que nous apporte Guébal ! Écoutez :

« Nous sommes prisonniers, mais sains et saufs. Les sauvages ont refusé de nous livrer à Bodmilcar. La trompette de Jonas nous a sauvé la vie ; ils vont nous conduire à un roi sauvage du nord, qui a promis sa fille en mariage au chef d’ici, s’il lui amenait un Phénicien joueur de trompette : j’ai passé par-dessus le marché. Méfiez-vous. Bodmilcar a donné l’ordre ce matin de vous dresser une embuscade au petit bras du Bétis et de vous couper le chemin de l’eau si l’attaque manquait. Ne vous occupez pas de nous. A la première occasion, nous verrons à nous évader de chez notre prince. »

Chryséis se jeta dans les bras d’Abigaïl en sanglotant de joie. Gisgon lança son bonnet en l’air. Himilcon but à son outre un coup prodigieux, et Hannibal manifesta son émotion en éternuant par sept fois. Bicri, dans son enthousiasme, serra Guébal sur son cœur, et Guébal prit part au contentement général en arrachant une poignée de cheveux à Bicri.

« Bravo, Guébal ! s’écria l’archer. Vive Guébal ! Guébal, veux-tu lâcher mes cheveux ! Quand je disais que Guébal était un compagnon précieux. »

Guébal fut comblé de caresses, de félicitations, d’amandes et de raisins secs, qu’il accepta sans quitter son perchoir humain.

« Allons, dis-je aussitôt, nous n’avons pas le temps de nous amuser. La nuit tire à sa fin, la provision d’eau est épuisée, et il faut arriver sur le Bétis avant ces brigands, si c’est possible.

— Sinon bataille, s’écrièrent à la fois Hannibal et Chamaï.

— Nous avons un petit compte à régler d’abord, continuai-je ; ce ne sera pas long. Toi, Hazaël, tu as entendu cette lettre. Tu nous as fait cette nuit ta quatrième trahison, te parjurant pour nous faire perdre du temps et nous tromper sur l’endroit où nous guettait Bodmilcar. A présent, je n’ai plus de comptes à te demander. Dans un instant, c’est Menath, Hokk et Rhadamath qui te jugeront ; moi, je vais t’envoyer devant leur tribunal. »

Le misérable tomba la face contre terre, poussant des cris déchirants, entremêlés de larmes et de supplications. Deux matelots le remirent sur ses pieds. Himilcon lui présenta sa corde, à laquelle il avait fait un nœud coulant, et la lui passa autour du cou.