— C’est fort juste, dit Hannibal ; pour moi, comme militaire et comme natif d’Arvad, j’aime fort la gaieté. »
Là-dessus, l’heure étant venue de nous coucher, nous bûmes une dernière coupe d’amitié, et nous allâmes chacun à notre lit, pleins d’émotions diverses, en attendant la grande journée du lendemain.
De bon matin je me rendis à l’arsenal, où tous mes matelots se réunirent, chacun autour de son capitaine, et mes archers et hommes d’armes autour d’Hannibal. Chaque capitaine avait avec lui son sonneur de trompette, vêtu d’une tunique écarlate, et le sonneur de la troupe des gens de guerre tenait une trompette deux fois plus grande que les autres. Hannibal avait magnifiquement rangé ses soldats sur trois rangs également espacés, le premier rang composé de vingt archers vêtus de tuniques blanches et coiffés de bonnets de lin serrés par un bandeau de cuir garni de clous et dont les bouts flottaient par derrière. Ces archers étaient ceints de ceintures d’étoffe écarlate dans lesquelles étaient passées de larges et courtes épées à poignée d’ivoire ; leurs carquois pendaient des baudriers de cuir de bœuf ornés de plaques et de gros clous de cuivre, et ils tenaient à la main de grands arcs de Chaldée, dont le bout supérieur était façonné en forme de tête d’oie. Derrière les archers étaient deux rangs de vingt hommes d’armes chacun. Ils portaient des cuirasses en petites lames de cuivre étincelant et des casques ronds de même métal. Sous leur cuirasse on voyait dépasser leurs tuniques rouges, et dans leurs ceintures étaient passées, à gauche, de larges et fortes épées de Chalcis[2], à droite, des poignards à manche d’ivoire. Ils tenaient d’une main leurs grands boucliers ronds, au centre desquels était un soleil de cuivre rouge, et de l’autre leurs lances terminées par des pointes aiguës en bronze. Hannibal se tenait à leur tête, coiffé d’un casque à la lydienne. Ce casque était surmonté d’un cimier en argent, qui lui-même était orné de panaches en crin écarlate. Le soleil de son bouclier était pareillement en argent, et autour du soleil étaient incrustées les onze planètes. La poignée de son épée représentait un lion debout, la tête du lion formant la garde, et, comme tous ses gens de guerre, il était chaussé de hauts brodequins de cuir lacés par devant, à la mode juive, et la pointe relevée. Du plus loin qu’il me vit, il dégaina son épée, et aussitôt son sonneur de trompette sonna par trois fois, après quoi les autres sonneurs de trompette sonnèrent aussi, et tous les capitaines et les pilotes vinrent me saluer.
Nos matelots à nous ne portaient ni ceintures, ni casques, ni boucliers, mais, suivant la coutume des gens de mer, ils avaient leurs grands coutelas attachés à la ceinture de leurs caleçons, sous le kitonet, et sur la tête des bonnets pointus couvre-nuque, comme on les porte à Sidon. Hannibal me proposa de les faire ranger en bonne ordonnance, suivant l’art et science de la guerre ; mais je lui dis de les laisser groupés à leur manière, attendu que leur ordonnance à eux était sur les navires, où chacun avait son poste désigné.
Hannon et Himilcon, que j’avais envoyés chercher ce qu’il fallait pour le sacrifice, nous rejoignirent à leur tour. Avec eux étaient deux hommes qui conduisaient deux bœufs des plus beaux, couverts d’une housse de pourpre et les cornes ornées de bandelettes brodées, de clochettes et de grelots. A côté marchait aussi mon esclave, portant sur la tête un grand panier rempli de pommes de grenade et recouvert d’une belle étoffe lamée d’argent.
Hannibal courut aussitôt chercher notre quatres sonneurs de trompette qu’il plaça, deux par deux, derrière le sien, et, me regardant, il vit que je donnais le signal en levant la main. Il fit sur-le-champ un commandement d’une voix retentissante, et ses archers et hommes d’armes doublèrent leurs files et se tournèrent avec une célérité que nous admirâmes tous. Les trompettes ouvrirent la marche, sonnant des fanfares triomphales. Les archers suivirent, marchant deux par deux, puis Hannibal, l’épée au poing, la tête des hommes d’armes, la lance sur l’épaule. Je venais après, accompagné d’Hannon, d’Himilcon, des bœufs et de mon esclave, et derrière nous s’avançaient les quatre troupes confuses des matelots, précédée chacune de son capitaine et de ses pilotes.
Les rues à travers lesquelles nous passions étaient déjà tendues et couvertes de voiles rouges, bleus, verts et jaunes, en l’honneur de la fête de Melkarth, fête de l’ouverture de la navigation, à laquelle se rendait toute la ville. Aux fenêtres pendaient des banderoles multicolores de lin, des palmes et des branches de cèdre. Le peuple, en habits de fête, qui sortait de tous côtés pour se rendre à l’île où est le temple de Melkarth, se rangeait dans l’entre-colonnement des portes, pour nous laisser passer, et nous pressait de questions. A mesure qu’on apprenait que nous montions au temple d’Astarté, au sommet de la ville, pour sacrifier avant un voyage en Tarsis, on faisait retentir l’air d’acclamations en notre honneur. Les hommes admiraient le nombre de nos matelots, la beauté de nos bœufs de sacrifice ; les femmes louaient à haute voix la belle mine de nos gens et surtout celle d’Hannon, l’éclat de nos vêtements, et les enfants couraient après le panache d’Hannibal et les tuniques rouges des trompettes. Enfin, et la voix du peuple était unanime, jamais on n’avait vu si belle troupe de gens de mer sortir d’une ville phénicienne pour les lointains voyages.
Sur la place où est le palais du roi, passant sous les sycomores, la foule qui s’assemblait pour la procession s’écarta pour nous livrer passage. Les trompettes et les cymbaliers royaux, déjà rangés devant la porte, nous saluèrent de leur musique, et un serviteur sortit en courant du palais pour nous dire de nous arrêter. Hannibal fit immédiatement faire front à ses soldats, mes marins se tournèrent vers le palais et je m’avançai devant tout le monde, accompagné d’Hannon et d’Himilcon, en face de la grande fenêtre par laquelle le roi se fait voir au peuple, fenêtre facile à reconnaître aux dorures, aux peintures et aux riches voiles d’étoffes qui la décorent. En même temps nos trompettes, répondant aux musiques de la place et à celles du palais, sonnèrent la marche royale.
Le roi ne tarda pas à paraître à sa fenêtre. Sur sa tête un serviteur tenait un parasol de pourpre brodé d’or et enrichi de pierreries. Derrière lui, on voyait briller les casques et les cuirasses de ses hommes d’armes. Ce grand roi m’appelant en présence du peuple assemblé, je me prosternai devant lui, puis je me tins debout, les mains croisées.
« Magon, me dit-il, je suis content de ce que tu as fait, construisant des navires et assemblant des matelots et des gens de guerre pour le service de mon ami et allié le roi David. Tu vas dans le pays lointain de Tarsis. Mon serviteur Hazaël te portera sur tes navires des lettres écrites par moi et cachetées, pour être remises aux rois mes alliés, ainsi que des papyrus contenant mes instructions. Je verrai moi-même ta flotte à ton départ, après que j’aurai sacrifié à Melkarth. Va donc et sacrifie à ta déesse, la dame Astarté ; je te donnerai encore, au moment de ton départ, des marques de ma faveur. »