Je me prosternai une seconde fois devant le roi, qui disparut aussitôt, et me relevant, je repris la route du temple d’Astarté, au son des trompettes et au bruit des acclamations du peuple. Au même instant, la porte du palais s’ouvrit et la grande procession sortit, avec ses cymbales, ses sistres, ses tambourins et ses flûtes, pour descendre vers l’île où sont les colonnes et le temple de Melkarth, dieu fort, dieu étincelant, dieu chéri des Tyriens.

Avant que nous eussions tourné le coin de la place, Bodmilcar, doublant le pas, vint à moi, et me dit d’un air inspiré :

« Melkarth est un grand dieu ?

— Oui, sans doute, lui répondis-je.

— Melkarth est le dieu des Tyriens, et veut des sacrifices plus grands qu’Astarté ; on va aujourd’hui sacrifier des enfants à Melkarth ; Melkarth veut les mêmes offrandes que Moloch.

— Certainement, dis-je encore, ne sachant où il voulait en venir.

— Permets qu’en ce jour j’aille avec mes Tyriens sacrifier à Melkarth. »

Il me déplaisait de voir ma troupe diminuée pour arriver au temple de la dame Astarté ; mais je n’avais rien à répliquer à Bodmilcar : je ne pouvais pas l’empêcher d’aller sacrifier à son dieu de prédilection le jour même de sa grande fête. Je lui fis donc signe que je consentais.

En me retournant, vers le milieu de la rue en pente qui conduit aux hauts lieux où sont les bocages de Baaltis[3] Astarté, je pus voir Bodmilcar et une trentaine de matelots quitter notre cortége et se joindre à la procession qui entourait un char élevé, chargé de dorures et surmonté d’un dais empanaché de plumes d’autruche. Dans ce char, étaient les enfants destinés au sacrifice. Autour, les cris du peuple et le vacarme des cymbales redoublèrent.