« Je n’aime pas les sacrifices d’enfants, me dit Hannon.
— Moi non plus, répondis-je ; mais Moloch et Melkarth les réclament : ils sont agréables à ces dieux, il faut leur obéir.
— Il me plaît, reprit Hannon, qu’Astarté, déesse des Sidoniens, n’en demande pas autant, et que nous allions lui sacrifier à elle. Que Moloch me le pardonne ! »
Disant cela, nous débouchâmes dans l’allée sinueuse qui conduit, à travers le bocage, à la maison de Baaltis.
Il n’y avait que six prêtres et quatre prêtresses, car la plupart des prêtres s’étaient portés, avec toute la ville, à la grande fête de Melkarth. L’aspect du bocage et du temple dans la buée du soleil levant était plus charmant que jamais et on se surprenait presque à regretter de quitter la terre ferme en voyant qu’on y trouve de si belles choses. Je comprenais qu’un pareil séjour amollisse les âmes et rende les hommes impropres aux dures épreuves de la navigation ; mais je pensais aussi que les Phéniciens ne posséderaient pas de semblables lieux de délices, si leur trafic ne leur donnait pas les richesses, si leur hardiesse et leur habileté dans l’industrie et la navigation ne leur donnaient pas la sécurité contre les rois puissants, leurs armées conquérantes et leurs guerres dévastatrices.
Hannon sembla deviner ma pensée,
« Oui, me dit-il, que le Pharaon, ou le Malik[4] David, ou les Chaldéens et les Assyriens assemblent leurs gens de guerre, leurs chariots et leurs cavaliers, et qu’ils attaquent les Phéniciens. Les vieux poissons se jetteront à l’eau et les braveront sur leurs navires. Qu’ils les poursuivent de Sidon à Tyr, ils iront à Kittim, et si, par la multitude de leurs gens, ils pouvaient construire des navires et lutter sur mer contre nous, derrière Kittim nous avons Utique, et derrière Utique, Carthada, et plus loin que Carthada, Tarsis et l’Océan immense. Nous avons le monde !
— Oui, nous avons le monde, répondis-je, car nous avons le travail et l’industrie. Nos rois ne nous conduisent pas, comme une meute de chiens, à la curée des empires, mais nous allons hardiment sur nos vaisseaux à la découverte de peuples inconnus, de richesses mystérieuses, ne dépendant que de notre courage, de notre habileté et de la protection des dieux. Aussi les plus puissants nous respectent. Qui donc oserait nous attaquer ? Qui donne au Malik David les bois précieux, l’or et l’argent ? Qui donne au Pharaon les pierres rares, le baume, le cuivre, l’étain et le fer des Chalybes ? Qui donne aux Assyriens la pourpre et le verre, l’ivoire et les broderies ? Qui donne tout, qui vend tout, qui sont les rois du monde ? Les marins de Sidon, les marchands de Phénicie !
— Les Cabires m’entendent, s’écria Himilcon, qu’étant sur la proue de ma galère, je ne donnerais point ma place pour le trône du Pharaon, et que je préfère mon bonnet pointu et mon kitonet goudronné à la tiare fleurdelisée[5] et aux robes brodées du roi de Ninive, monarque d’Assur et d’Accad[6]. »
Pendant que nous causions ainsi, les prêtres avaient allumé le feu sur l’autel, disposé les bassins, les uns vides, les autres remplis d’eau, et Hannibal avait rangé ses gens sur les degrés plus magnifiquement que jamais. Il les avait placés en forme de croissant, les archers aux extrémités, en haut des degrés, sur deux rangs, et les hommes d’armes, sur les degrés, sur quatre rangs, et au milieu, au dernier degré en bas, ils laissaient une ouverture par où nous pouvions passer. Les bœufs furent conduits dans le temple par une porte de derrière, et nos trompettes ayant sonné une éclatante fanfare, les sistres et les flûtes cachés dans le temple leur répondirent.