Le chef des prêtres, s’avançant sur les degrés, dit d’une voix forte :

« Que Magon, l’amiral, le capitaine de navire, fils de Maharbaal, Sidonien, se présente devant la déesse, et que ses gens le suivent ! »

Je montai aussitôt les degrés, ayant à ma droite Hannibal et Hannon, à ma gauche Asdrubal, Amilcar et Himilcon. Mon esclave me suivait, et derrière moi venait la foule des matelots et des rameurs. Sur un signe d’Hannibal, les soldats haussèrent leurs arcs et leurs lances, puis, se tournant de côté, entrèrent par les deux portes latérales et garnirent le pourtour du temple, qui fut bientôt encombré.

« Voyons, cria le prêtre appariteur, faisons un peu d’ordre et de silence. Magon, fils de Maharbaal, fera l’offrande pour tous les siens. »

Les deux bœufs ayant été amenés, abattus et dépecés, mon esclave nous distribua des pommes de grenade, et le prêtre-chef m’ayant présenté une épaule des victimes, je plaçai dessus une bourse de dix sicles monnayés, suivant le tarif[*]. Alors le scribe des prêtres inscrivit sur le registre du temple mon nom et celui des capitaines et notre offrande, pendant que le prêtre-appariteur proclamait à haute voix ma libéralité. Le prêtre-chef plaça les poitrines des deux victimes sur l’autel, et la fumée monta vers la lucarne ronde ouverte au dôme du toit. La musique se tut, et ce prêtre, se rendant au fond du temple, devant la statue de la déesse, — car à Tyr ils n’ont qu’une statue, tandis que nous, à Sidon, nous avons une pierre noire qui est la déesse elle-même, — le prêtre donc fit une invocation et chanta des prières.

Pendant ce temps, les autres morceaux des bœufs, ayant été lavés dans les bassins, furent mis à bouillir dans de grands chaudrons, les uns sur les réchauds dans la cuisine du temple, les autres en plein air dans les bosquets. Nos matelots eurent bientôt fait de prêter la main pour allumer du feu et dresser les marmites.

Le prêtre-chef prit ensuite une des poitrines et me la donna. Je l’élevai devant la déesse sur mes deux mains. Il la reprit et la fit tournoyer trois fois pour moi. Il fit élever l’autre poitrine par Hannon et la fit tournoyer sept fois pour nous tous. Alors nous nous prosternâmes l’un après l’autre devant la dame Astarté, et je remis cinq sicles au prêtre-scribe pour qu’il nous cherchât du pain. Amilcar lui remit, au nom des capitaines, pilotes et matelots, huit sicles, partie pour du vin, partie par pur don gracieux à la déesse. Le prêtre-appariteur ayant encore proclamé notre libéralité après que le prêtre-scribe l’eût inscrite, le prêtre-chef fit une courte invocation. Tout le monde alors sortit joyeux dans les bosquets et, sur un signe d’Hannibal, ses soldats, qui étaient restés immobiles jusqu’au bout, se débandèrent et se précipitèrent tumultueusement hors du temple, pour aider nos matelots à faire la cuisine.

Je m’assis au pied d’un cyprès, ayant à mes côtés Hannon, Asdrubal, Amilcar et Gisgon. Himilcon voulut aller lui-même faire préparer notre vin dans un grand vase de terre cuite qu’on apporta tout près, pendant que mon esclave disposait autour ma coupe à mufle de lion, la coupe d’Hannibal qui était en cuivre argenté, avec un pied, deux anses, et portait autour des fleurons repoussés et des images de grappes de raisin, enfin les coupes des autres capitaines. On apporta aussi une corbeille remplie de pains, et Hannibal étant arrivé, précédé de deux soldats qui portaient une marmite, s’assit par terre avec un bruit de bronze, que firent les lames de sa cuirasse en s’entrechoquant. Alors chacun tira de sa ceinture de dessous sa spatule de bois et son couteau, et Hannibal, ayant ôté son casque, découvrit la marmite. Nous mangeâmes de bon appétit, et mon esclave ayant donné les coupes, je levai la mienne et saluai l’assistance.

« Ceci, dit Hannibal en vidant sa coupe, est du vin de ma ville, du vin d’Arvad. Il invite à la gaieté et donne du courage ; c’est pourquoi la ville d’Arvad est réputée pour ses hommes d’armes et les bons mots de ses habitants.

— Je sais, dis-je au capitaine, que tu as fait des guerres nombreuses, tant sur mer que sur terre. Tes aventures t’ont peut-être conduit dans la Judée, que nous allons d’abord visiter ?