« Maintenant, il n’y a pas de temps à perdre. Suivez-moi et allons au temple. Le dieu Jouno déclarera par ma bouche qu’il ne veut pas encore de vous. Nous gagnerons ainsi trois ou quatre heures, pendant lesquelles je trouverai bien un moyen de faire parvenir ma lettre à nos compagnons.

— Marchons, dis-je aussitôt.

— Ayez bien l’œil sur moi, et ne vous décontenancez pas, quoi que je fasse, dit encore Hannon. Je vais les étonner de mes prodiges.

— Si tu nous tires de leurs griffes, répondis-je, tu seras le plus grand des thaumaturges.

— Oh ! s’écria Hannon, tu sais que j’ai étudié pour être prêtre et que j’ai toujours eu des dispositions pour la magie. Tôt ou tard je devais faire des miracles. Seulement, je ne pensais pas les faire en un si vilain pays, et les devoir à mon intercession auprès de Jonas. »

A ces mots, Hannon prit sa torche, leva la portière et nous fit signe de le suivre. Nous nous avançâmes la tête basse, et nous sortîmes derrière lui, à la grande surprise des sauvages qui l’attendaient.

L’îlot que nous traversions était plus grand qu’il ne nous avait paru. Les huttes y étaient disposées irrégulièrement, par groupes entourés de palissades. Nous marchions dans un dédale obscur et fangeux, où nos pieds clapotaient dans les flaques d’eau, pendant que la pluie ruisselait sur nos têtes nues et sur nos épaules. Après de nombreux détours, nous arrivâmes tout à coup sur la place au centre de la ville sauvage. Cette place, assez spacieuse, éclairée par des torches, fourmillait de Souomi armés et barbouillés de leurs peintures. Nous entrâmes sous la grande hutte qui servait de temple, et qui était ronde et faite comme une ruche. Plus de deux cents sauvages y grouillaient, parmi les torches et les pots de poterie grossière remplis d’huile ou de graisse, dans lesquels brûlaient des mèches d’écorce. Ces lampes fumeuses répandaient une odeur infecte, à laquelle s’ajoutaient le parfum de l’huile de poisson, dont le corps et les guenilles de ces Souomis sont toujours imprégnés, et toutes sortes d’autres senteurs nauséabondes.

J’eus d’abord de la peine à distinguer la divinité au fond de son temple. Les lampes et les torches faisaient tant de fumée, les sauvages s’agitaient et se démenaient tellement dans cette atmosphère puante et épaisse, que la vue se troublait. Enfin, j’aperçus sur une espèce d’estrade ou d’autel fait d’os de poissons barbouillés de noir et de rouge un monstre informe et horrible dont la tête énorme émergeait d’un tas d’ornements, ou plutôt de détritus de toute nature. Peaux de bêtes, colliers d’intestins de poissons, vessies de veaux marins, plumes d’oiseaux formaient une espèce de hutte dans laquelle était fourrée l’idole, et au-dessus de laquelle on voyait sa tête hideuse et effroyable. Cette tête à la chevelure noire et crépue était peinte de rouge et de bleu et ornée de cornes de bœuf et de défenses de vache marine. Du fouillis des vêtements de l’idole sortait une main, peinte de rouge également et tenant une grande trompette que je reconnus tout de suite pour l’avoir achetée chez Khelesbaal, marchand de la rue des Calfats, à Tyr, moyennant douze sicles d’argent. La trompette me fit immédiatement reconnaître Jonas. Sans elle, il eût été parfaitement méconnaissable sous ses peintures et sous ses ornements.

Les sauvages s’écartèrent devant nous et on nous poussa en avant, au pied de l’autel où trônait l’idole. Hannon se plaça aussitôt à côté et lui fit un signe. Le monstre emboucha sa trompette et en tira des sons à nous déchirer les oreilles. Ensuite Hannon dit quelques paroles à l’assistance, qui se prosterna la face contre terre.

A ce moment, l’idole daigna baisser les yeux et laissa tomber ses regards sur nous, qui étions restés debout. Rien ne peut rendre la grimace qu’il fit. Sa bouche s’ouvrit deux ou trois fois, énorme et béante. Toute sa figure se distendit, écaillant la couche de peinture rouge dont elle était couverte. Enfin sa voix sortit de son gosier et s’écria d’un ton rauque :