— Belle divinité ! dis-je en haussant les épaules.

— Quand je serai sur les navires, continua Jonas, Chamaï me donnera des coups de poing et le seigneur Hannibal des coups de pied ; chacun m’appellera Jonas la bête, Jonas tête de bœuf, Jonas la brute. Ici, c’est moi qui donne des coups aux autres. J’ai rossé tellement le dieu des sauvages du Nord, un dieu qui savait siffler et chasser les nuages, qu’il en est mort une heure après. Les sauvages m’apportent tout ce que je veux, des bœufs, des renns, de la viande plus qu’un homme ne peut manger. A Eltéké, les petits garçons couraient après moi et m’appelaient le simple, le niais, l’idiot ; et les anciens me donnaient les travaux les plus lourds à faire, outre que je tirais toute l’eau du puits. Et quand j’avais porté les gros paniers d’olives sur ma tête et les grands sacs de blé sur mon dos, j’étais bien content quand on me donnait seulement une petite mesure de vin. Ici je n’ai qu’à souffler un peu dans ma trompette, et tout le monde se prosterne, et les vierges du peuple m’apportent un bœuf ou un grand poisson tout au moins. C’est une belle chose d’être dieu. On ne fait rien et on mange son soûl ; voilà ! »

Nous regardâmes tous notre sonneur de trompette avec admiration. Jamais Jonas n’avait tenu un discours aussi long ; jamais il n’avait raisonné avec tant d’intelligence et de lucidité. Sa profession de dieu lui avait évidemment ouvert les idées, et même, d’une certaine manière, donné de l’ambition. Nous étions stupéfaits.

« Alors, lui dis-je, tu ne veux pas venir avec nous ?

— Je ne dis pas cela, capitaine, répondit Jonas avec une vivacité insolite. Je vous aime bien tous, et surtout Hannon. Où ira Hannon, j’irai.

— Tu veux, reprit Himilcon, t’abreuver d’eau puante et d’huile de poisson, et ne plus jamais goûter de ta vie au bon vin d’Helbon ?

— Non, non ! s’écria Jonas.

— Tu veux, dis-je à mon tour, rester sous le ciel brumeux et froid, et ne plus revoir le soleil de Palestine, et les coteaux de Dan, et les bois d’oliviers ?

— Non, non ! gémit le sonneur les larmes aux yeux.

— Tu veux, dit Bicri, ne plus manger de pain, de bon pain de fleur de froment et de bons gâteaux frits dans l’huile d’olives, et ne plus revoir Jaffa et la riante Jérusalem ?