— Comment le lui enseignerais-je, exclama Bicri, ne le sachant pas moi-même ? A-t-on besoin de lire du phénicien pour marcher dans la montagne, attraper les chèvres sauvages à la course, cultiver un coteau et mettre une flèche dans la cible à cent pas ? »

Hannon se mit à rire.

« Tu sauras plus tard, Bicri, que le roseau dont on fait les plumes touche le but aussi droit et de plus loin que le roseau dont on fait les flèches. Mais puisque tu ne sais pas lire, je te l’apprendrai, à Dionysos et à toi, si vous voulez.

— Je le veux, dit l’archer. Puisque tu le dis, cela doit être bon. »

A ces mots, il saisit une corde attachée à la vergue et se laissa glisser sur le pont. Dionysos le suivit par le même chemin, quittant à regret Guébal qui s’enfuit au sommet du mât.

« Or çà, dit Hannon, je ferai un accord avec vous. Je vous enseignerai à lire à tous deux, et Bicri m’enseignera le tir de l’arc.

— Fort bien ! s’écria l’archer enthousiasmé. Je veux qu’en un mois tu piques ta flèche dans un but pas plus grand que ma main, d’un bout à l’autre du navire. »

C’est ainsi que se passaient nos journées. Hannon enseignait les lettres à l’archer et au jeune Phokien. Himilcon dirigeait le navire, en gémissant sur sa sobriété forcée. Chamaï et Hannibal bâillaient ensemble, ou jouaient aux osselets. Les deux femmes bavardaient dans leur cabine et Jonas causait avec Guébal de leurs grandeurs futures.

Nous dépassâmes le cap extrême de Tarsis, et enfin, après un mois et demi de navigation, je reconnaissais les deux colonnes de Melkarth, et nous rentrions dans le port de Gadès. L’amiral, Tsiba, toutes nos connaissances, nous croyaient perdus et noyés. Leur joie fut grande en nous revoyant tous ensemble, et leur admiration ne fut pas moindre quand je leur montrai mon chargement d’étain et d’ambre.