Mon premier soin fut de m’enquérir de Bodmilcar. Il avait disparu, lui et sa troupe, et personne ne put me donner de ses nouvelles.

« Il faut, dis-je à mes compagnons, que ce scélérat ait péri, massacré dans l’intérieur des terres.

— Ou, me dit l’amiral, qu’il ait trouvé des navires par quelque fourberie. Dans tous les cas, on a trouvé les débris de deux des siens à l’embouchure de l’Illiturgis, brisés par la mer ; quant au troisième, au grand gaoul, il est envolé. Personne ne l’a revu. »

Le jour même de notre arrivée à Gadès, en entrant dans le port, je voyais Himilcon, impatient, faire des signes d’intelligence à son ami Gisgon. Je connaissais trop le motif des signaux de l’altéré pilote borgne et du non moins altéré pilote sans oreilles, pour leur infliger le supplice de les retenir longtemps à bord. D’ailleurs dix-huit mois d’un régime aquatique avaient usé la force et la patience d’Himilcon : il dépérissait, faute d’un arrosage substantiel. Je le laissai donc aller avec son fidèle ami. Nous-mêmes, nous n’attendions pas sans impatience une coupe de vin et un repas tolérable, et la première chose dont s’enquit Hannibal, dès qu’il fut à terre, ce fut de quelque marchand vendant du vin de Phénicie. Quant à Jonas, il suivit fidèlement le capitaine, tenant tout prêts dans sa main quelques sicles dont je l’avais gratifié.

« Pourquoi ne mets-tu pas cet argent dans ta bourse ? lui dis-je.

— A quoi bon ? me répondit-il, il aura plus vite fait de passer de ma main dans celle du marchand, et du cellier du marchand dans mon gosier, que si j’avais à le chercher au fond d’une bourse.

— Tu parles bien, trompette ! s’écria Hannibal ; marche derrière moi, et cherchons quelque endroit où nous régaler. Pour moi, je t’achèterai, dès ce soir, une tunique magnifique, pour que tu fasses honneur à ma troupe, maintenant que nous sommes de retour dans des pays policés. »

Hannon, Chamaï, les deux femmes et moi, nous allâmes souper chez Tsiba. Quant à Bicri et Dionysos, ils s’étaient sauvés des premiers, sans attendre ma permission, pour aller vagabonder dans les rues et dans les jardins qui entourent la ville.

Deux jours se passèrent, pour nous, nous restaurer, et à nous divertir. Le soir du deuxième jour, comme je remontais sur l’Astarté, je rencontrai Himilcon et Gisgon l’œil brillant et le teint enluminé. Un matelot phénicien qui m’était inconnu marchait entre eux.