— Te tairas-tu, malencontreux ivrogne ! tonnai-je.

— Oui, reprit le matelot, il a un équipage de malfaiteurs, de déserteurs et d’Ibères qu’il retient de gré ou de force. Par un gros temps, nos galères avaient relâché dans cette baie, où nous l’avons rencontré. Il s’est fait passer pour un capitaine marchand venant du Rhône et a su gagner la confiance de nos commandants ; voilà que, pendant la nuit, il s’est jeté sur nos équipages sans méfiance, a massacré une partie des nôtres et fait le reste prisonnier. Il nous a ensuite proposé de rester avec lui. Quelques-uns ont accepté ; les autres ont refusé : j’étais de ceux-ci. J’ai pu m’échapper et revenir à pied le long de la côte, et me voilà. J’irai faire ma déposition au suffète amiral.

— Depuis combien de temps t’es-tu séparé de Bodmilcar ? demandai-je, et où se propose-t-il d’aller ?

— Depuis six jours, et il se proposait d’aller chez les Rasennæ d’abord, et en Ionie après.

— C’est bien, dis-je à cet homme. Je t’engage à mon bord. Mon voyage est de retourner à Tyr et à Sidon, et si jamais nous rencontrons ce Bodmilcar....

— Tu peux compter sur moi, s’écria le matelot, et sur mon désir de me venger de lui. »

Trois jours après, nous partions, complétement ravitaillés et impatients de revoir notre patrie. Le quatrième jour, comme l’apercevais déjà Calpé et Abyla, le vent fraîchit, et je dus louvoyer pour entrer dans la passe. A la tombée de la nuit, j’aperçus une grande galère qui venait en sens inverse. Je la hélai, mais il nous était difficile d’approcher à cause du temps. Je détachai alors une des barques, avec six matelots et Himilcon, pour savoir les nouvelles. Ma nouvelle recrue, qui revenait de la cale, fut des premiers à sauter dans la barque et à prendre les rames.

La barque venait à peine de quitter notre bord qu’un homme monta tout effaré et courut à moi.

« Capitaine, me dit-il, nous avons une voie d’eau.

— Une voie d’eau ! répondis-je stupéfait, et comment cela ?