« Allons au sud, au sud, me cria tout le monde, au pays de l’or et des merveilles !
— Au pays des hommes noirs, insista Bicri.
— Et quand nous y serons, grommela l’incorrigible Himilcon, que boirons-nous ? Boirons-nous de l’or potable ? Retournons donc plutôt au pays du bon vin »
Pendant trois semaines notre navigation se poursuivit vers le sud. Je ne m’étonnais pas de voir, plus je m’avançais, le soleil s’élever au-dessus de ma tête, et la nuit les Cabires s’approcher de l’horizon. Himilcon se plaignait bien un peu, disant que nous quittions la protection de ses dieux préférés, mais je n’y faisais pas attention. La côte finit par tourner à l’est, puis elle retourna au sud ; puis, à ma grande surprise, le soleil, après avoir été perpendiculaire au-dessus de ma tête, parut se déplacer. Je n’en pouvais croire mes yeux, mais il le fallait bien, puisque je le voyais : j’avais le soleil à ma gauche au lieu de l’avoir ma droite, et, la nuit, des constellations inconnues paraissaient au ciel. Tout le monde fut consterné de ce prodige, et je crus devoir réunir mes capitaines, mes pilotes et mes plus anciens matelots.
« Il faut, dit Amilcar, que les dieux aient changé la voûte du ciel.
— Ou bien, dit Asdrubal, que nous soyons dans un autre monde. Personne n’y comprend rien.
— Si rien d’extraordinaire ne s’est passé là-haut, dit enfin Himilcon, il faut que la terre soit une boule, et que nous ayons passé dans l’hémisphère opposé au nôtre. »
La réflexion du pilote me frappa, malgré ce qu’elle avait de déraisonnable et d’absurde.