— Vers Sidon, vers Sidon la glorieuse, vers la ville des marins sans pareils ! » m’écriai-je.
Saisis d’émotion, nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre et nous pleurâmes de joie à notre cou. Tout le monde dormait, sauf les matelots de quart. Seuls debout à l’arrière, Himilcon et moi nous nous embrassions à la lumière d’Astarté et des Cabires retrouvés.
Un mois après cet événement, comme je descendais à l’embouchure d’une rivière pour faire de l’eau, je rencontrai des noirs tout à fait pareils aux Éthiopiens qu’on voit en Égypte. L’un de ces hommes comprenait même l’égyptien, et me dit l’avoir appris en Éthiopie, qui appartient, comme on sait, au Pharaon ; il m’expliqua que la frontière méridionale d’Éthiopie était à plus de six mois de marche de son pays ; mais il ne put me donner aucun renseignement sur les distances du côté de la mer. Il ne connaissait même pas les Phéniciens, et nous confondit d’abord avec les Égyptiens. Quand nous eûmes appris à ces noirs, qui s’appellent Kouch, que nous n’étions pas sujets du Pharaon, mais ennemis des Misraïm, ils nous firent bon accueil, car ils paraissent détester les Égyptiens, qui ont grandement ravagé les pays au nord du leur. Nous passâmes trois mois chez les Kouch, attendant un vent favorable et trafiquant avec eux : ils nous vendirent de la poudre d’or, de l’ivoire, des perles, des peaux de lion et de panthère. Tout ce pays est rempli d’éléphants, de rhinocéros, de girafes et de bêtes féroces. La chasse y fut des plus fructueuses, et Bicri tua un lion de la peau duquel il se fit un manteau. Dionysos abattit une panthère. Chacun de nous y fit quelque beau coup. Enfin nous partîmes, chargés d’immenses richesses. Maintenant j’étais sûr d’arriver à la mer des Roseaux.
Le dixième jour après notre départ, par un vent debout très-violent qui soufflait des régions du nord-est, je vis en avant de nous un grand gaoul phénicien, qui paraissait avoir des avaries et chasser devant la bourrasque. Je manœuvrai aussitôt dans sa direction et je le hélai. Il me répondit qu’il avait perdu une partie de ses avirons, qu’il avait sa vergue brisée et que je m’approchasse moi-même, parce qu’il était en détresse. Craignant quelque fourberie, je fis prendre les armes, garnir les machines, et je l’approchai par un côté, tandis que l’Adonibal l’approchait par l’autre et le Cabire par derrière.
A un demi-trait d’arc, je vis le capitaine, debout à l’arrière, lever les bras au ciel, et je l’entendis s’écrier :
« Baal Chamaïm ! N’est-ce pas Magon que je vois ? »
Je jetai les yeux sur le capitaine et je ne pus retenir une exclamation.
« Par Astarté ! m’écriai-je, c’est mon cousin Ettbal ; les dieux soient loués de cette rencontre ! »
En un instant nous fûmes sur le gaoul désemparé et nous passâmes une remorque à nos compatriotes. Un moment après, Ettbal était à bord et dans mes bras.