« Que dis-tu, pilote de malheur, borgne détestable ? s’écria-t-il. Appelles-tu caboteur un homme qui fait le voyage d’Ophir ? Nommes-tu coquilles de noix des navires comme ce mien gaoul ici ? Qui appelles-tu donc un hauturier, si ce n’est moi ?
— Ha, ha, ha ! fit Himilcon en éclatant de rire. Il se croit un hauturier et il ne connaît même pas l’archipel d’Armor !
— Cesseras-tu de dire des mots en grimoire ? s’écria Ettbal ; es-tu déjà ivre aujourd’hui, ivrogne au regard louche ?
— Hélas ! dit Himilcon, rappelé cette fois à la triste réalité ; hélas ! bon Ettbal, si tu as quelque peu de vin à ton bord, tu ferais mieux de m’en donner ou de m’en vendre que de m’injurier ; car je veux que la première gorgée que je boirai m’étouffe, si j’ai bu autre chose que de l’eau depuis deux longs mois ! »
Je mis un terme à la discussion d’Ettbal et du pilote.
« Crois-moi, mon cher cousin, lui dis-je, nos aventures sont si extraordinaires que tout ce que nous te disons peut te paraître bizarre ; mais nous ne sommes pas fous. Et pardonne aussi Himilcon : après ce que nous avons enduré, nous avons bien le droit de nous vanter un peu. »
Aussitôt le bon Ettbal, oubliant sa colère, embrassa cordialement Himilcon, et pour lui prouver qu’il ne lui gardait pas rancune, il fit tirer de son vaisseau une outre du meilleur vin. Himilcon la saisit dans ses bras, et l’élevant vers le ciel :
« Dieux cabires, dit-il d’un ton pénétré, je vous la consacre. Je vais la répandre en libations à votre honneur ! Seulement je verserai les libations dans l’intérieur de mon gosier. »
A ces mots, il porta l’outre à sa bouche et en tira une si longue gorgée, qu’il semblait à Hannibal, à Gisgon, à Jonas et autres amis du bon vin qu’elle ne finirait pas ce jour.
« Hannibal, s’écria Himilcon, ôtant l’embouchoir de l’outre de sa bouche, Hannibal, il est d’Arvad !